La légende du buveur de thé

Curieux temps qui transforme le poivrot invétéré en pilier de mosquée et la barmaid délurée en porteuse de voile qui se faufile vers le pavillon des femmes de la maison de Dieu. Cette soudaine religiosité à  date fixe est un sujet d’étonnement chaque année renouvelé.

Une chronique se nourrit du temps qui passe et non de l’actualité. Sinon, il faut appeler cela une info et passer son chemin. Cela dit et à propos de se nourrir, le chroniqueur s’est promis de ne pas évoquer le marronnier de Ramadan cette année. Difficile de tenir parole lorsque le sujet est aussi porteur comme disent les gars qui savent bien se porter. Les autres ne font que se supporter un mois durant. Et nous voilà dans le vif du sujet mais que peu de gens abordent parce qu’une soudaine et troublante spiritualité a envahi les esprits.
Curieux temps qui transforme le poivrot invétéré en un pilier de mosquée pendant un mois. Etrange époque qui fait de la barmaid délurée une porteuse de voile qui se faufile dans la nuit pluvieuse vers le pavillon des femmes de la maison de Dieu. Cette soudaine religiosité à date fixe est un sujet d’étonnement chaque année renouvelé. Comme l’est aussi cette mode vestimentaire inspirée de ce qu’on considère comme le nec plus ultra de cette fameuse «authenticité» marocaine qui a tant fait pour notre gloire, au même titre que sa consœur l’«hospitalité». On rivalise entre les tenants de la djellaba aux tons pastel et ceux du jabadour, du tarbouch et du turban chanachaker. Le soir après la rupture du jeûne, on étale sa spiritualité et son authenticité sur les trottoirs et les terrasses des cafés. Une espèce de jet-set de la religiosité retrouvée se pavane dans des caisses allemandes à cent briques vaporisées d’eau de rose et de senteurs d’ambre.
Ainsi, tout le monde se met en règle avec sa conscience : le riche, le poivrot et la pute. Le pauvre, lui, se sent tout seul avec sa foi de toute l’année, ses prières sans cesse répétées, ses vieilles babouches plusieurs fois ressemelées. Sans compter que Ramadan est, financièrement, le mois le plus dur à vivre, juste avant la fête du mouton. Mais Allah est grand, c’est le monde qui est petit. Et puis on ne va pas vous emmerder avec les pauvres. Le sujet n’est pas porteur comme disent ceux qui savent rapporter.
Restons toujours dans l’authenticité pour parler d’une coutume qui a également tant fait pour notre réputation : il s’agit du thé. Breuvage démocratique, s’il en est, le thé à la menthe est l’un des rares produits fédérateurs de la gastronomie marocaine. Plus encore, le thé à la menthe accompagné de pain et d’olives noires est la trilogie culinaire classique, on va dire, des gens d’en bas et d’ici ; au même titre, du reste, que la fameuse triplette : jambon- beurre- pinard, chez les collègues de l’Hexagone.
Mais au-delà de cette dimension sociale et peu poétique, le thé, dont l’évocation tire plus vers la convivialité et la poésie, est d’abord une double légende. Sachez (c’est vrai, il existe aussi en sachet!) que selon la mythologie chinoise, le thé est une découverte de l’empereur Shen Nung, qui était un herboriste et un érudit. La version indienne, elle, attribue la découverte du thé à Bodhidharma, prêtre boudhiste et fondateur du boudhisme zen. Mais celle que je préfère est la seconde. En effet, la légende indienne avance que «durant la cinquième ou la septième année de contemplation de Bouddha sans dormir!, Bodhidharma commença à se sentir somnolent. Il prit alors des feuilles de thé d’un arbuste près de lui ; il se sentit alors ravigoté. L’arbuste était un théier sauvage.» C’est marrant les légendes, on est obligé de les croire parce qu’on n’a pas le choix. Ou parce qu’on s’en fout. Tenez, la légende chinoise rappelle celle de la pomme de Newton: «L’empereur Shen Nung était assis sous un arbre. Un serviteur lui apporta de l’eau chaude dans une tasse. A cet instant une feuille tomba dans la tasse. L’empereur essaya le breuvage. L’arbre qui avait laissé tomber la feuille était un théier.» Et voilà à quoi ça tient parfois une découverte aussi extraordinaire que celle du thé. Nous autres Marocains nous lui avons adjoint d’autres plantes telles la menthe, l’absinthe et autres fleurs d’oranger. Aujourd’hui, maintes légendes modernes circulent sur les vertus de ce breuvage. Mais toutes font marrer le buveur du thé à la menthe accompagné de pain et d’olives qui est plutôt d’accord avec Verlet quand il soutient que «le thé et le café donnent de l’esprit à ceux qui en ont et des insomnies à ceux qui n’en ont pas» n