La lecture en concertation

Contrairement au livre, un concert de musique, un film, une pièce de théâtre ou une exposition de peinture se regardent ou s’écoutent à deux ou à plusieurs. Ils se partagent, s’apprécient ou non, instantanément et dans le même espace.

Mais si la lecture est une activité solitaire, elle est aussi celle dont on veut très souvent partager avec autrui l’objet du plaisir qu’on en a tiré : le livre lu et apprécié. On s’entend souvent conseiller par telle connaissance : «Tu devrais lire ce roman, il va te plaire…» Plus que toute autre activité culturelle, la lecture invite donc au partage afin de prolonger le plaisir en discutant ou en commentant l’ouvrage et sortir du «tête-à-tête» qu’on a eu avec ses personnages et leur destin. Ce qui est lu, lie. Ce qu’on aime est partagé, et ces échanges créent du lien, consolident les amitiés et mettent au jour de nouvelles affinités électives.

«Tu devrais lire ce livre, il va te faire du bien». La première fois qu’il a entendu ce conseil, il devait avoir moins de quinze ans. Il tapait dans une balle dégonflée contre un mur délabré, au pied d’un immeuble au loyer modéré planté dans un morne terrain vague hérissé d’herbage asséché par un soleil de plomb. Et ce soleil d’un été caniculaire tapait encore plus fort sur sa tête pleine de héros de ces BD monochromes de l’époque (Miki le Ranger, Blek le Roc, Zembla,) qui ont tant fait pour «la culture générale» de la génération des sixties. Le conseil émanait de la voix douce d’une voisine lettrée qui lui tendit un petit livre à la couverture verte, cartonnée et reliée. Cette jaquette en papier rigide le changeait de ces BD aux pages à moitié déchirées dont l’encre noire lui restait collée aux doigts. Mais, contrairement aux BD, il y avait plus à lire qu’à regarder. Le livre offrait, en effet, beaucoup de textes pour seulement quelques images illustrant le contenu de tout un chapitre. La compréhension de l’histoire, sommairement illustrée, se méritait. Il fallait donc lire tout le texte pour décrypter ces quelques images afin de saisir le sens du récit. Fini donc la lecture brève de ces bulles de dialogues reliées aux personnages de la BD ; exit les très courtes didascalies indiquant le passage du temps ou le changement de lieux. Ici, tout est à lire, c’est-à-dire à penser et à imaginer. Voir, c’est croire, mais lire, c’est déchiffrer et réfléchir. Alors réfléchissons un petit peu. Aujourd’hui, à l’heure du tout numérique, et alors que l’image est devenue pour toute une génération l’alpha et l’oméga de la vie au quotidien, la lecture, en tant que pratique culturelle et activité intellectuelle est condamnée à l’obsolescence. Bien avant déjà, les signes avant-coureurs de cette déshérence ont été constatés dans tous les domaines du divertissement, des savoirs et de la connaissance. Certes, ce phénomène qui marque une nouvelle ère est d’une portée mondiale ; mais certaines sociétés, dites traditionnelles, sont passées intempestivement et avec pertes et fracas, d’une pratique culturelle non encore bien ancrée à une autre totalement disruptive et rapidement répandue et «démocratisée». La lecture, pour ne prendre que cette pratique qui date, ne sera plus ce qu’elle était. Elle deviendra, comme disait Cioran à propos du rire, aussi rare que l’extase. Et croire qu’il est encore temps de faire revenir les gens au livre et à la lecture à l’ancienne, c’est se nourrir d’illusions. Il s’agira donc de s’y prendre autrement et avec d’autres moyens. Vaste programme !

C’est donc heureux qu’une instance de concertation telle que le Conseil économique, social et environnemental (CESE) s’autosaisisse –comme personne ne s’en est préoccupé jusqu’à présent– et présente un rapport riche de recommandations après une analyse sur la situation de la lecture au Maroc à l’ère du tout-numérique. Dans ce rapport, le conseil constate, selon un communiqué officiel diffusé dans la presse, que «la société marocaine est marquée par une faible pratique de la lecture et des activités aidant à consolider et enrichir le savoir et les connaissances du citoyen». Tout en passant en revue les différents facteurs, économiques, sociaux et structurels, à l’origine de cette situation, le rapport s’est tout de même gardé de s’appesantir sur la cause principale qui réside dans la faillite de notre système éducatif depuis plus de cinquante ans. Cela n’ôte rien au mérite des gens du conseil, et qu’importe, puisque l’autre fameux rapport, dit du Cinquantenaire, avait déjà relevé il y a plus de 15 ans, chiffres à l’appui, l’étendue des dégâts de cette faillite. En tout état de cause, les recommandations du rapport du CESE ne peuvent faire que du bien si elles sont prises en considération par les responsables et les acteurs des choses de la culture dans notre pays. Mais, c’est précisément cela qui ne rassure pas toujours s’agissant notamment de la lecture et plus généralement de la culture et des arts. Parce qu’en définitive ce qui est important, ce n’est pas la création de telle structure ou tel département de la culture, mais plutôt la culture de tel ou tel responsable qui préside à leur destinée. Gardons malgré tout espoir avec cette prédiction de Victor Hugo, grand défenseur de la lecture déjà en son temps : «Qu’est-ce que le genre humain depuis des siècles? C’est un liseur. Il a longtemps épelé, il épelle encore ; bientôt il lira».