La lectrice et la liseuse

On n’a jamais autant lu que depuis que les nouvelles technologies se sont installées et ont envahi nos comportements nos moeurs et notre attitude face à  la chose écrite.

On n’a jamais autant lu que depuis que les nouvelles technologies se sont installées et ont envahi nos comportements nos mœurs et notre attitude face à la chose écrite. On inclut ici aussi nous autres habitants de pays où l’analphabétisme bat son plein. C’est donc un des paradoxes, et ce n’est ni le seul ni le moindre, de ce qu’on appelle société d’information lorsqu’elle est adossée à la technologie numérique et son prodigieux triomphe.

Il est entendu que l’on parle ici de lire au sens premier sinon primaire du mot. En effet, tout le monde ou presque possède un téléphone portable et s’en sert en lisant des chiffres, des SMS, des jeux, des spams ou tout au moins en déchiffre quelques lettres, quelques signes ainsi que des numéros pour les plus illettrés des usagers. Dans tous les cas, on pratique cette activité qu’est la lecture quasiment au quotidien.

Quant aux internautes et autres accros aux réseaux sociaux, ils entretiennent avec cette lecture plus ou moins utilitaire des relations compulsives. Cela fait-il de nous pour autant des lecteurs au sens que l’on donne à ce mot qui renvoie au savoir, à la connaissance ou seulement à l’imaginaire, c’est-à-dire à la fiction et donc à la littérature ? Il est vrai que par grand lecteur on entend souvent un consommateur de romans et rarement de poésie ou d’essais.

Pourtant le rat de bibliothèque est un animal littéraire qui dévore toutes sortes de livres, se gave d’ouvrages rares ou inaccessibles avant de mourir d’érudition comme on meurt de suralimentation. Le rat de la Toile lui ne court pas ce risque mais se forge une culture fragmentée, saccadée, utile parfois mais volatile très souvent. Il est surinformé sur l’air du temps, l’écume des jours, le «main stream» comme on dit maintenant. Il est plus «sachant» que «savant», plus prompt à parler qu’à écrire et encore moins à penser et à agir. Quelle que soit sa langue, il use du même langage que tous les habitants de la Toile. Cette dernière est en fait le nouveau monde culturel, uniforme, univoque, monolingue et unidimensionnel dont rêvaient les anciens utopistes ou les tenants des grandes dictatures de type orwellien. Constat injuste ? Pas tant que cela lorsqu’on est soi-même un lecteur hybride, né tardivement à la culture numérique mais entretenant avec elle des relations apaisées, fruits d’accommodements raisonnables. A partir de cette posture on peut, en effet, avoir une vision à distance soutenue par une pratique culturelle classique. On pourrait dès lors s’adonner avec modération à la lecture sur un écran lumineux d’articles et de textes littéraires ou autres dans un confort certain et dans des lieux que ne permet guerre la lecture sur un support en papier. Il faut avouer aussi que cette technologie permet un accès rapide et instantané à l’information, à la vérification, à l’interactivité et au partage. Le lecteur à l’ancienne est un loup solitaire. Son vis-à-vis numérique est un chasseur solidaire.

Restons dans la lecture, traditionnelle cette fois–ci et ô combien ! Le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca, dont l’acronyme céleste (Siel) ne l’a pas beaucoup aidé à décoller et à prendre de la hauteur, a fêté sa 18e année. Il y aurait beaucoup à dire sur cette manifestation dont les débuts prometteurs dans les années 80 la destinaient à un avenir moins glauque. Mais il faut croire que lorsque mille et une mains se mêlent des choses de la culture dans ce pays, il ne faut pas s’étonner que le résultat soit à la mesure du reste. «Nous finissons toujours, disait Camus, par avoir le visage de nos vérités». Toujours est-il que cette foire du livre devrait être revue et corrigée pour faire de la lecture, des livres et de l’édition les seules et véritables raisons culturelles de l’existence de ce «Siel» qui n’en finit pas de prendre, si l’on ose dire, son acronyme au mot.

Enfin et pour conclure dans et avec la lecture, cette annonce publiée par un hebdo national et livrée gratuitement  telle quelle : «Particulier offre service de liseuse (sic !) pour personnes dans l’impossibilité de lire : journaux, livres, etc. Je suis licenciée en littérature française et maîtrise également la langue arabe. Contexte familial souhaité. Je réside à Casa. Mers Sultan. [email protected]». Que cette annonce paraisse, fortuitement ou non, avec la tenue du18e Siel est un signe et c’est un bon signe. C’est d’abord un signe d’optimisme et d’espoir qu’il existerait potentiellement une catégorie de lecteurs en difficulté de lire. On ne voudrait pas contrarier cet espoir ni décourager cette volonté de chercher des lecteurs mais il semble que, plus qu’une niche, ce soit  une improbabilité extraordinaire. Mais qu’à cela ne tienne. Il faut chercher les lecteurs là où ils sont, non pas dans la foule, mais dans cette immense improbabilité que sont la passion et le désir de lire. Et à propos de désir, on a bien noté que le «particulier qui offre ses services de lecture» est en fait une particulière. D’où le souhait de faire lecture en famille.

On n’est jamais assez prudent lorsqu’on est une lectrice et il y a un excellent film de Miche Deville sur ce sujet, La lectrice, avec Miou-Miou dans le rôle titre. Parce que le célibataire endurci, passionné de livres et désireux de se payer des séances de lecture à domicile, on n’en connaît pas des masses par ici. Les plus frimeurs se paient plutôt une liseuse à 99 euros pour épater la galerie. Mais en tout état de cause, on souhaite à cette annonceuse cultivée de trouver des lecteurs de qualité à la hauteur de cette offre si particulière en ces temps d’inculture et d’imposture.