La langueur de l’investissement productif

Comme l’investissement des entreprises est sensible à  l’incertitude, la politique économique devrait s’efforcer d’être lisible et gagner en pertinence dans le choix des dispositifs et mesures d’incitation.

L’investissement est, à côté de la consommation, un facteur déterminant de la croissance. Sa diminution se traduit, toutes choses étant égales par ailleurs, par un ralentissement de la création de richesses. De son niveau et de sa composition dépendent fortement les capacités productives de l’économie, lesquelles conditionnent largement la prospérité du pays. Ce lien très fort entre investissement et croissance incite, dans la conjoncture actuelle, à attirer l’attention sur le profil hésitant de cette variable qui risque de compromettre le potentiel de croissance.

Une phase d’expansion vigoureuse de l’investissement s’est, en effet, produite de 1995 à 2010. Elle semble en voie d’achèvement. Le taux d’investissement (Formation brute de capital fixe / PIB) a connu une hausse sensible, en passant de 20% à plus de 30%, traduisant notamment le dynamisme des dépenses en BTP et l’effort d’équipement des entreprises. L’investissement en BTP a connu un cycle d’expansion, sous l’impulsion des grands travaux d’infrastructure et des achats de logements par les ménages. Les crédits à l’immobilier ont connu une très forte expansion en raison de l’abondance des liquidités bancaires et de l’appréciation de la valeur des garanties réelles. La baisse significative des taux d’intérêt débiteurs, l’allongement de la maturité des crédits et le développement des logements sociaux, ont, en grande partie, contribué à renforcer la capacité d’achat de logements des ménages. L’investissement public a aussi fortement contribué à la croissance de la FBCF. L’investissement des entreprises publiques a manifesté une forte expansion, passant de 32,3 milliards de dirhams, en 2005 à près de 100 milliards en 2012. Dans la foulée, l’investissement en matériels et outillages des entreprises privées a connu également une hausse soutenue. Ainsi, à la faveur des programmes d’infrastructure, de la détente des taux d’intérêt et de l’amélioration du climat des affaires, l’investissement est demeuré longtemps soutenu.

Aujourd’hui, les indicateurs laissent penser que cette tendance n’est plus confirmée. La FBCF devrait enregistrer un ralentissement de sa progression. Un ralentissement qui se manifeste dans le repli de l’investissement en BTP et surtout dans l’investissement productif. Les résultats de l’enquête de conjoncture de Bank Al- Maghrib révèlent que divers facteurs impactent à la baisse les dépenses d’investissement dans l’industrie : stagnation de la production industrielle, taux d’utilisation des capacités de production au-dessous de sa moyenne historique, niveau des commandes inférieur au niveau habituel, celui des stocks est estimé supérieur à la normale… De son côté, le crédit bancaire évolue à un rythme ralenti attribuable à la combinaison de plusieurs facteurs : les incertitudes entourant l’activité économique et ses perspectives, le ralentissement des dépôts et le caractère persistant du déficit des trésoreries bancaires, ainsi que la hausse récente des taux débiteurs.

Le ralentissement du rythme d’accumulation du capital productif est susceptible de faire obstacle à une accélération -durable- de la croissance du PIB. Compte tenu de la durée de vie des investissements réalisés à la fin des années 90, le non-renouvellement d’une partie des investissements risque d’entraîner une relative obsolescence de l’appareil productif. Plusieurs tendances lourdes de l’économie devraient conduire, au contraire, à une hausse du taux d’investissement des entreprises : l’accélération du progrès technique, qui entraîne un vieillissement plus rapide de certains biens d’équipement, l’intensification de la concurrence qui expose les entreprises au risque de voir la compétitivité-prix de leurs produits se dégrader, et leurs parts de marché se réduire.

Le constat d’un ralentissement de l’investissement productif privé invite à réfléchir aux mesures de soutien que les pouvoirs publics seraient susceptibles d’adopter pour y remédier. L’investissement relève d’abord d’une décision des entreprises, mais les pouvoirs publics peuvent agir pour orienter son cours. Ils disposent pour cela de plusieurs instruments : la politique monétaire, la politique fiscale, l’investissement public… Certes, la maîtrise de la politique monétaire appartient à la Banque centrale, qui arrête ses décisions en fonction de la situation observée dans l’environnement, et en fonction d’un objectif de stabilité des prix. En conséquence, l’arme des taux d’intérêt ne peut être mobilisée directement dans un but de soutien à l’investissement mais l’accès au crédit, notamment pour les petites et moyennes entreprises, doit être suivi et soutenu de près. Les mesures fiscales d’appui à l’investissement ont fréquemment été employées dans le passé, mais elles n’ont obtenu, semble-t-il, que des résultats limités et transitoires. Enfin, une politique de relance de l’investissement public est difficile dans un contexte marqué par une forte contrainte budgétaire et de déficit. Aussi, l’effort d’investissement devrait être financé par des redéploiements budgétaires, ou par le recours plus fréquents à des partenariats publics-privés.

En somme, comme l’investissement des entreprises est sensible à l’incertitude, la politique économique devrait s’efforcer d’être lisible et gagner en pertinence dans le choix des dispositifs et des mesures d’incitation.