La langue de la Rose

Ce ne sont pas les langues qui font avancer ou reculer les peuples, mais l’usage que l’on en fait, en plus de la qualité et l’intelligence du contenu qu’elles recèlent.

Comme le trop-plein de souvenirs dans la tête d’un homme qui se tourne sans cesse vers son passé, l’omniprésence de l’Histoire peut-elle parfois encombrer la mémoire collective jusqu’à l’empêcher de penser l’avenir ? Nombre de nations peuvent se poser cette question en ces temps dédiés à la vitesse, à la mise à jour et à la mise en perspective. Bref, au progrès, lequel est intrinsèquement et idéologiquement  lié au futur et à ses lendemains meilleurs. Passéiste ou progressiste ? N’y aurait donc plus que le choix entre ces deux postures pour vivre sa vie et penser le monde ? Depuis longtemps, dans la littérature et plus généralement dans l’imaginaire de l’Occident, on a souvent assimilé l’homme attaché au passé à un sage oriental et celui tourné vers l’avenir, entendu comme aventure, à un héros occidental. La sagesse aurait donc partie liée avec un référentiel, un patrimoine et donc un passé, pendant que l’héroïsme, en tant que démonstration ou expression de l’audace, de la témérité et du saut vers l’inconnu, relèverait, lui, de l’avenir. C’est sans doute ce qui a fait dire à Albert Camus, homme de la synthèse : «Mon rêve est de réconcilier le sage oriental avec le héros occidental».

De retour d’un séjour dans un beau pays désigné, à juste titre, comme la rose des Balkans, la Bulgarie, où l’histoire est omniprésente, le passé trop composé, la culture bigarrée et les souvenirs à fleur de mémoire, je me suis laissé aller à cette réflexion sur le culte  du passé et la tentation du futur, entendu non seulement comme un désir de progrès, mais aussi comme une velléité d’effacement. Certes, le temps passé dans ce pays (quatre semaines), les personnes rencontrées, les régions visitées et les quelques ouvrages lus ne peuvent autoriser une approche intelligente et juste, pas plus qu’une vision claire, mais il y eut parfois des intuitions qui s’étaient confirmées et des interrogations qui ont eu vite des réponses à travers des rencontres et des discussions avec les gens du pays. La découverte pour la première fois d’un pays, quel qu’il soit, passe (en tout cas pour l’auteur de cette chronique) par les signes que la ville qui vous accueille envoie. Dès l’aéroport, au sein du terminal de Sofia la capitale, on est confronté à la langue du pays et à ses signes. Sans vouloir vous faire le coup de l’érudit et de «l’Empire des signes» de Roland Barthes suite à son expérience avec le Japon, je peux avouer que face à l’alphabet cyrillique, on se sent tout bêtement et complètement analphabète. En plus de ne rien entendre à ce que l’agent de police, une jeune, jolie et affable femme, vous demande en bulgare votre motif de visite, on se sent désarmé linguistiquement face aux signes que la ville renvoie à l’étranger pourtant doublement alphabétisé en caractères latins et arabes. C’est une expérience culturelle assez difficile. On la doit à deux frères, Cyrille et Méthode, qui avaient été envoyés au début du IXe siècle par l’empereur de Byzance afin d’évangéliser les habitants de Moravie. Ils ont inventé et doté tous les Slaves de cet alphabet qui porte le nom de l’un d’eux. C’est du reste le même dont même les Russes usent encore de nos jours. Les Bulgares ne sont pas peu fiers de cette suprématie linguistique à laquelle une fête est dédiée chaque année au printemps. Bien sûr, en plus des signalisations à l’aéroport, on trouve de plus en plus de panneaux de circulation indiquant, en caractères latins, la direction de villes voisines et de lieux divers. Mais, pour le reste, la visite se mérite. L’étranger curieux de topographie urbaine peut perdre son latin et le promeneur solitaire, désireux de se laisser perdre dans le charme des petites rues entre deux grands parcs luxuriants et des fontaines thermales, a toutes les chances de réaliser son désir. C’est non sans humilité que l’on va donc à la découverte de la ville dès le lendemain de son arrivée. Se résignant à faire le parcours scolaire de celui qui lutte contre l’analphabétisme, on déchiffre mot par mot telle plaque indiquant une grande avenue. Cette promenade doublement initiatique prend parfois une tournure ludique qui finit par faire partie du plaisir que procure la découverte d’une ville.

Tout cela pour dire que, si la langue et son alphabet, aussi compliqué soit-il pour le non-initié, sont des symboles d’un passé prestigieux et un outil de résistance contre les aléas d’un passé mouvementé et douloureux (cinq siècles de domination ottomane), pourquoi s’en priver au nom d’une modernité uniforme qui vante un futur incertain. D’autant que ce ne sont pas les langues qui font avancer ou reculer les peuples, mais l’usage que l’on en fait, en plus de  la qualité et l’intelligence du contenu qu’elles recèlent. Enfin, toute langue contient et doit garder son propre mystère, et comme disait si bien Cioran, le penseur roumain exilé et mort en France : «Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne à l’égard du Mystère. Nous l’avons même débaptisé : ainsi est né l’Absurde».