La laine ou le gigot ?

«L’Economiste, premier journal certifié ISO.»
Eh oui ! il n’y pas que la mortadelle «Koutoubia» qui se fait certifier. Avec cette différence : lorsqu’on tombe sur une mortadelle avariée on peut toujours aller engueuler l’épicier du coin alors que si on n’a pas apprécié un article, là, ça ne va pas être du gâteau…

On ne compte plus le nombre de publicités sur différents supports qui vantent les mérites de telle ou telle forme ou société de crédit. L’Aïd el Kébir ayant coïncidé cette fois-ci avec le Nouvel An, les concepteurs ont fait d’une pierre deux coups avec un «spécial fonctionnaires», ciblant particulièrement cette catégorie professionnelle jugée, à tort ou à raison, plus solvable. Et c’est ainsi que l’on peut lire des messages publicitaires libellés comme suit : «A l’occasion de la nouvelle année et de l’Aïd Al Adha, [X] offre aux fonctionnaires une formule de crédit jamais vue !»
Ce couplage publicitaire qui réunit la Saint-Sylvestre et la fête du mouton aurait de quoi fasciner par sa dimension œcuménique et spirituelle, n’eût été le fond du message : «Pour un montant de 40 000 DH, on peut rembourser mensuellement la somme de 890 DH sur 60 mois». Concrètement, si l’on prend le cas d’un fonctionnaire qui touche 5 000 balles par mois, il sera endetté pendant cinq ans. Et comme la fête du mouton et le Réveillon reviennent tous les ans, le fonctionnaire en question est bon pour une hypothèque à vie, à moins qu’il ne se convertisse au bouddhisme et devienne végétarien. On peut trouver ces histoires de crédits tout à fait dans l’air du temps de l’économie de marché ; il en est même qui théorisent et argumentent sur leur rôle dans la relance de la consommation et donc de la croissance, mais on a le droit de marquer une pause dubitative sur l’exploitation de la tradition et de la religion par un marketing effréné ciblant les gens de peu. Certes, on nous opposera le fait qu’en Occident, les fêtes de Noël soient devenues des opportunités de choix pour le commerce de denrées et services de toutes sortes. Seulement voilà, les fonctionnaires occidentaux ne se saignent pas aux quatre veines pour acheter et tuer la dinde. Cette volaille a même disparu du marketing autour de cette fête où le Père Noël, son sapin, sa cheminée et ses cadeaux – lesquels relèvent d’ailleurs d’une tradition tout à fait païenne – se taillent la part du lion. La part du mouton, chez nous, est aujourd’hui entre les mains de ceux qui vantent les mérites de telle ou telle formule de crédit de consommation. A ce sujet, on vient d’apprendre que le ministre de l’Industrie et du Commerce a élaboré un projet de loi relatif à la protection du consommateur. Il était temps ! Ce projet viserait aussi, semble-t-il, la protection du consommateur en matière de crédits à la consommation. On a mis le conditionnel car on ne fait que citer notre confrère L’Economiste du 7 janvier qui a titré triomphalement dans ce même numéro : «L’Economiste, premier journal certifié ISO.» Eh oui ! ça vous en bouche un coin, mais il n’y pas que la mortadelle «Koutoubia» qui se fait certifier. Avec cette différence : lorsqu’on tombe sur une mortadelle avariée on peut toujours aller engueuler l’épicier du coin pour se faire rembourser alors que si on n’a pas apprécié un article, là, ça ne va pas être du gâteau pour nos amis du journal. On imagine d’ici l’engueulade : «Dis, l’ami (le patron est notre ami Dilami ; trop fastoche comme calembour !), c’est quoi cet article délirant sur mon entreprise, on a le même ISO, non ?» Rappelons que l’ISO n’est pas un groupe sanguin, mais il y en a qui pensent que c’est tout com’…
Par ailleurs, on peut lire dans la même info de L’Economiste sur le projet de loi du ministère de l’Industrie que ce texte comprend des nouveautés dont «l’obligation faite au fournisseur d’informer le consommateur sur les caractéristiques des articles et des services avant la conclusion de tout acte.» Si on se met désormais à fournir des caractéristiques sur les articles, on n’est pas sorti de l’auberge. Ce devrait pourtant être le cas si l’on en croit le «soubassement idéologique de la qualité», tel qu’il est annoncé en page 2 : «La démarche qualité suppose de pousser à l’infini l’amélioration du service au client, de prospérer par la satisfaction du client et non par une quelconque situation de rente.» Si on remplace le mot client par le terme «usager», on croirait à une définition moderne et innovante de la notion du service public. Par contre, si l’on substitue le mot «client» à celui de «lecteur», bien plus approprié lorsqu’il s’agit d’un organe de presse, on est dans la bonne économie de l’information avec ses aléas et ses incertitudes.
Mais souhaitons bon ISO et plein de bisous à nos amis de L’Economiste et revenons à nos moutons en concluant avec cette citation d’un certain Henry Rochefort, journaliste français de la fin du XIXe siècle mais qui avait déjà tout compris : «Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs du peuple, ceux qui s’intéressent à la laine et ceux qui s’intéressent aux gigots. Aucun ne s’intéresse aux moutons.» .