La laïcité, parlons-en

On ferait preuve de myopie si on considérait que la revendication de la laïcité est marginale, ou passagère.

On ferait preuve de myopie si on considérait que la revendication de la laïcité est marginale, ou passagère. Des mouvements s’en réclament résolument (Mouvement amazigh, mouvement féministe, Alternatives, Collectif pour la démocratie…). Des intellectuels et pas des moindres la proclament haut et fort (Abdellah Hammoudi, Driss Azami, Hinde Taarji, Ahmed Assid, Abdellatif Agnouche, Abdelaali Benamour, Mohamed El Ayadi…). D’autres, plus nuancés invitent à une réflexion sur les champs religieux et politique, tels Abdelhay Moudden ou Mohamed Naciri qui, dans un bel article, courageux, clair et prospectif (Al Ahdat al maghribia, 2 juillet 2003) posent le problème, non sans originalité. Je m’y attarde un peu, mais c’est pour apporter mon obole à un débat prégnant, fortement présent, et qui le sera davantage. En somme Mohamed Naciri veut exclure le religieux du champ politique en le consacrant constitutionnellement. Les affaires religieuses seraient du ressort d’une instance incorporée dans la Constitution sous la férule du Commandeur des croyants. Ni le gouvernement, ni le Parlement, ni les partis, autrement dit les acteurs politiques, n’ont à évoquer le religieux ou le cultuel qui serait du ressort de l’instance constitutionnelle. Une forme de contrat social, qui ferait que les acteurs abdiquent «leurs droits» religieux au profit d’une tierce instance. L’Etat aurait, en paraphrasant la fameuse définition de Max Weber, le monopole de la «religion organisée».

Attention au risque de cléricaliser le religieux

L’avantage de cet ijtihad est qu’il tient compte de l’évolution de la société marocaine, tout en prévoyant une issue heureuse au débat sur la laïcité, fortement chargé. Je ne souscris pourtant pas à la thèse de Naciri. Car le travers de cette argutie est de cléricaliser le religieux, ce qui est résolument contraire à la philosophie de l’islam, ou du moins à la pratique sunnite. L’autre aspect de cette argutie, qui reste fort intelligente, est qu’elle fait de l’institution d’Amir al mouminine une instance purement religieuse, ce qui, à terme, réduira les prérogatives du Roi, à l’instar de l’église anglicane. Le concept d’Amir al mouminine est beaucoup plus large. Il est essentiellement historique et englobe le religieux. C’est le titre du chef de l’Etat chez nous depuis les Almohades, qui avait la charge de préserver la religion (hifd addin) et de la défendre (adhaoud ‘anni ddin), tout comme il avait la charge d’amender la terre et les sujets (bilad et ibad), ce qui lui conférait le pouvoir militaire et exécutif. Le pouvoir législatif lui échappait. Il était du ressort des ouléma. Voilà pour l’histoire. Quand le constituant avait inclus cette disposition en 1962, après moult discussions, il mettait en exergue par là l’ancrage historique du Maroc, qui ne serait pas l’émanation d’un quelconque caprice colonial. Ce fut donc un ornement historique, qui n’a commencé à être invoqué juridiquement qu’à la faveur de la vacance du législatif en 1983. On a voulu le confiner dans une conception exclusivement religieuse à la suite de la montée de l’islamisme. Vaste débat.

J’apporte une distinction qui n’est pas nette chez nous entre laïcité et sécularisation. La laïcité est la forme la plus orthodoxe de sécularisation, celle qui a abouti à un réel divorce entre l’Etat et l’Eglise, telle que cela est incarné par l’expérience française. La sécularisation est un phénomène universel rampant. Nos systèmes juridiques sont positifs et nos universités n’expliquent pas le monde par des considérations eschatologiques. Le code de la route n’est pas l’émanation d’Ibn’Achir, et le droit maritime n’est pas non plus un avatar du traité de Sidi Khlil. Le Maroc respire la sécularisation et la société s’en accommode sans heurts.
L’autre distinction qu’il faudra apporter est celle relative au politique et au religieux d’un côté, et l’Etat et la religion d’un autre. Il faut impérativement opérer une distinction entre le politique et le religieux. Ils répondent à des logiques différentes. La course politique ne doit pas répondre aux règles religieuses (ahkam charia : hallal, haram, moustahib, makrouh, mandoub) ou morales (pieux, versus infidèle, kafir, mouchrik). On est comptable d’un programme politique sanctionné par un vote populaire. Point barre. La politique n’est pas une affaire de foi.

Déléguer la gestion de la religion et non les compétences

Cependant, il n’est pas aisé ni souhaitable de séparer l’Etat de la religion. L’Etat étant la quintessence d’une société, doit refléter sa culture autant que ses préoccupations. Il est tout à fait normal que le constituant stipule que l’islam soit religion d’Etat puisqu’il est religion de la société. Il ne fait que consacrer un état de fait. Le Roi qui incarne l’Etat a, en matière de religion, des responsabilités incontestables. Il peut en déléguer la gestion, et non les compétences au ministère des Affaires religieuses, mais aussi au ministère de l’Intérieur, qui ne peut pas se détourner de ses responsabilités en la matière parce que cela touche la raison première du ministère de l’Intérieur : le maintien de l’ordre, de la quiétude et de la sérénité, triptyque par lequel on désigne l’ordre public. Ce que le ministère de l’Intérieur fait subrepticement, et qui s’apparente à une infraction, doit être mené au grand jour par une dévolution claire et nette.

Je termine par faire mienne une réflexion exprimée par Abdelhay Moudden à l’occasion d’une table ronde organisée par le Centre Tarik Ibn Zyad, le 12 juillet, sur la violence dans le discours islamiste. M. Moudden a appelé à un grand débat sur la relation entre religion et politique. Attelons-nous y sans prononcer le mot «laïcité». Un mot dont le signifiant pèse plus lourd que le signifié.