La Kahina, ou la gloire d’être femme

A sa naissance, la déception était si amère que son père cacha la nouvelle à son entourage pendant trois semaines. A ceux qui s’enquéraient de la venue du bébé, il s’obstinait à répondre qu’on l’attendait toujours. Pourtant, dans son berceau, celle qui deviendra l’une des grandes figures du féminisme de notre temps coulait déjà ses premiers jours. C’est ainsi que Gisèle Halimi fit son entrée dans la vie, dédaignée par un père à qui elle avait fait l’affront de naître.

Pour le juif berbère qu’il était, la naissance d’une fille représentait une catastrophe, une malédiction. Des siècles auparavant, la femme qui symbolisa la résistance berbère à l’envahisseur arabe connut le même départ dans la vie. Son père, Thabet, chef de la tribu des Djerraoua, attendait un fils pour assurer sa succession. Mais le ciel n’accéda pas à son désir. Il lui donna une fille, Dihyia. Pour lui complaire, la petite fille apprit le métier des hommes : manier les armes et guerroyer. A la mort du père, elle devint le guide de son peuple. Elle renaquit une seconde fois en la Kahina, la magicienne, la devineresse qui, de 695 à 700, tint tête à l’armée arabe venue conquérir l’Ifriquiya.

Avant de la faire revivre sous sa plume (La Kahina, Plon, 2006), Gisèle Halimi avait grandi avec l’image de cette héroïne antique qui, des siècles avant que la cause féminine ne fût à l’ordre du jour, incarnait toutes les libertés dont une femme pouvait rêver. Son grand-père fut le premier à lui conter l’épopée de la reine des Aurès «qui chevauchait à la tête de ses armées, ses cheveux couleur de miel lui coulant jusqu’aux reins».

Ce modèle mythique aida Gisèle Halimi à modifier le tracé de sa propre vie en se rebellant très tôt contre le destin qui lui était promis en tant que fille née en 1927 dans une famille juive tunisienne traditionnelle. A quatorze ans, un mari se présenta qu’elle refusa, créant l’incompréhension par sa détermination à vouloir une seule chose : étudier. En même temps qu’il décrivait les prouesses de la Kahina dont il se glorifiait d’être un descendant, le grand-père rabbin démarrait sa journée avec la prière par laquelle les hommes de confession israélite remercient le ciel de ne pas les avoir faits femmes.

Gisèle, par son parcours, inversa la donne en prouvant la gloire qu’il y a à être une femme, tout comme le démontra son héroïne qui défit Hassan Ibn Noâman El Ghassani en 685. S’obstinant à étudier, Gisèle Halimi atteint l’objectif que toute jeune elle s’était fixé: devenir avocate. Ce premier défi relevé, les autres s’enchaînent d’eux-mêmes. C’est la guerre d’Algérie. Gisèle s’y jette corps et âme en assurant la défense des combattants du FLN. Sa tête est mise à prix par l’OAS mais cela ne l’arrête pas. L’indépendance de l’Algérie acquise, elle part dans un autre combat à travers lequel elle règle ses comptes avec son propre passé : la cause des femmes, le nom donné par ailleurs au mouvement qu’elle crée avec Simone de Beauvoir, en 1971.

Elle est de toutes les grandes batailles, en particulier celle pour la légalisation de l’avortement, signataire du «Manifeste des 343 salopes», une pétition dans laquelle des centaines de célébrités déclarent avoir avorté et réclament le libre accès à la contraception et à l’avortement libre. Tous ces acquis dont se prévalent aujourd’hui les femmes en Occident, on oublie qu’ils sont le fruit «d’un combat donné pour perdu, il y a moins d’un demi-siècle» (Doria Chafik, philosophe égyptienne). Gisèle Halimi en est l’une des héroïnes, reconduisant en cela la bravoure d’une Kahina dont l’épopée rappelle que l’histoire des femmes du Maghreb n’a pas été faite que de soumission et de silence.

A près de 80 ans, Gisèle, née Zeina Elise Tayeb, ne dépose pas les armes. Indignée par la politique d’occupation israélienne – «l’occupation, c’est le mal absolu», «la loi du plus fort n’a jamais été la loi du plus juste» -, elle assume un énième combat, la défense de Marwan Barghouti, le leader charismatique palestinien arrêté et condamné à la prison à vie par les Israéliens au mépris de toute légalité internationale.

Pour écrire son roman sur la Kahina, Gisèle Halimi a passé deux ans à éplucher les livres d’histoire, questionnant les sources grecques et latines, arabes et persanes. L’histoire de la Kahina a d’abord été rapportée par les historiens arabes, donc écrite par la plume du vainqueur. Du portrait incomplet qui se dessine émerge l’essentiel que nous avons à retenir : aux temps les plus anciens, une femme au Maghreb assuma le pouvoir, mena la lutte et, pendant près de cinq ans, tint tête à l’ennemi.

Pour ce faire, elle réussit à créer l’unité de toutes les tribus berbères, sédentaires et nomades. Elle se comporta en redoutable stratège militaire – on lui devrait la stratégie de la terre brûlée – mais sut être un chef de guerre magnanime à l’égard de ses prisonniers. Que rajouter ? Les faits parlent d’eux-mêmes. Nos propres ancêtres, il y a plus de dix siècles, avaient plusieurs longueurs d’avance sur nous.