La haine des femmes

Une femme «bien» ne vit pas seule. La célibataire, la divorcée ou la veuve doit rester sous le toit familial. Une femme qui habite seule affiche une émancipation inacceptable pour beaucoup. En ces temps de crise et de dégradation des conditions de vie, la société a besoin d’un bouc émissaire.

M ême les femmes les moins craintives reconnaissent avoir peur actuellement. Descendent et bloquent leurs rideaux. S’enferment à double tour. Vérifient avant de se coucher qu’aucune fenêtre n’est restée ouverte. Pensent à installer une alarme. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Les Casablancaises, celles vivant seules surtout, en sont traumatisées. N. , médecin, a été violée et tabassée chez elle par un individu qui s’est introduit la nuit dans son domicile. Rien que de penser au déroulement de la scène, cela vous glace le sang. Imaginez. Vous êtes plongée dans un sommeil profond quand soudain un bruit vous réveille. Vous ouvrez les yeux. Une silhouette se dessine dans l’ombre. Vous n’avez pas le temps de réaliser ce qui se passe que, brutalement, des coups pleuvent. Un corps s’abat sur vous. Vous violente. D’abord, le dégoût et la souffrance physique. Ensuite, quand tout est fini, le trou noir. Le néant. Vous êtes toujours vivante mais à l’intérieur, c’est un champ de ruine. Même pour qui ne la connaissait que de loin, N. respirait la bonne humeur et la joie de vivre. Qu’en est-il à présent ?

En comparaison, S. s’en est tirée à meilleur compte. Ligotée sur une chaise et bâillonnée, elle a reçu des coups mais n’a pas fait l’objet de sévices sexuels. Son calvaire a cependant duré une heure et demie. Quatre-vingt-dix longues minutes pendant lesquelles son agresseur a pris son temps pour passer l’appartement au crible. Pour la frapper aussi et lui faire croire, entre deux fouilles, qu’il allait la tuer. A la différence de N., S. a subi cette agression le jour levé. Un dimanche matin, alors que, tout autour, le quartier se réveillait. N. et S. ont porté plainte. Toutes deux étant bien nées, l’affaire n’a pas trainé. Selon Radio médina, des instructions auraient été données au plus haut niveau pour retrouver le ou les responsables de leur agression, d’où une mobilisation sans précédent des forces de police. Le criminel a fini donc par être appréhendé. Le même pour les deux. Un récidiviste qui, outre N. et S., s’en serait pris à plusieurs autres femmes !

Si cet individu, pourtant déjà fiché, a pu commettre un nombre aussi impressionnant de forfaits, est-ce parce que les autres victimes s’étaient abstenues de porter plainte ? Ou alors, a-t-il fallu que «des instructions soient données de très haut» pour que la police fasse correctement son travail ? Il doit y avoir les deux. Tous les efforts nécessaires n’ont pas dû être déployés pour arrêter ce malfrat avant que n’aient eu lieu les agressions contre N. et S. Maintenant, dans les affaires de viol, même dans les pays dits développés, les dépôts de plainte sont rares. Revenir sur les faits est une épreuve supplémentaire pour les victimes, surtout face à des policiers qui n’ont pas reçu la formation nécessaire pour recueillir ce type de déposition. On ne peut donc que saluer le courage de N. et de toutes celles qui, violentées comme elle, ont trouvé la force de se rendre au commissariat pour dénoncer les faits. Sans leurs plaintes, l’homme courrait toujours et la liste de ses victimes continuerait à s’allonger.

Comme mentionné en introduction, cette affaire, dès lors qu’elle fut connue, a créé un véritable électrochoc chez les femmes vivant seules. Des cas de viols et d’agressions, les rubriques «Faits divers» des journaux en regorgent. Les statistiques en matière de criminalité l’attestent, les femmes sont deux fois plus visées que les hommes. Mais c’est la première fois qu’on a connaissance d’agressions en série délibérément tournées vers des femmes vivant seules. Dans l’affaire en question, les victimes n’ont pas seulement été cambriolées: elles ont été battues et, pour certaines, violées.

Ce qui montre qu’au-delà de la motivation du vol, leur agresseur portait en lui une haine manifeste des femmes. Or c’est cette haine-là qui terrifie. Bien sûr, on peut s’arrêter au fait qu’il s’agit d’un cas particulier, très vraisemblablement pathologique. Malheureusement, un certain nombre de signes, tant au niveau des discours que de comportements sociaux, indique que cette haine jouit d’une existence au niveau collectif. Qu’elle ait ciblé les femmes vivant seules n’est pas étonnant. Ces femmes restent encore une exception au sein de notre société. S’il tend à se développer dans une métropole comme Casablanca, le phénomène demeure hautement proscrit dans les petites villes. Une femme «bien» ne vit pas seule. La célibataire, la divorcée ou la veuve doit rester sous le toit familial. Une femme qui habite seule affiche une émancipation inacceptable -et insupportable- pour beaucoup. En ces temps de crise et de dégradation des conditions de vie, la société a besoin d’un bouc émissaire. Ailleurs, c’est l’étranger et/ou l’immigré. Chez nous, ce sont les femmes. Les femmes, parce que c’est par elles que la modernité pénètre notre société et bouleverse ses fondements.

Ne pas céder à la panique, persévérer dans sa démarche d’émancipation et interpeler les pouvoirs publics sur la manière dont ils assurent la protection des citoyens, telle est la seule attitude pertinente en ce cas de figure. Ce qui, par contre, doit être exigé, c’est qu’une enquête soit diligentée pour comprendre les raisons pour lesquelles ce criminel a pu commettre autant de forfaits avant d’être appréhendé. Quand on sait le nombre d’informateurs à la disposition de la police dans les quartiers, on peine à comprendre que celle-ci aie tant tardé à arrêter ce récidiviste.