La guerre de la sardine

Les Chiliens demandent l’inclusion de leur Clupea Bentincki en tant qu’espèce du type sardine dans la norme cataloguant les sardines. Que veulent ces Chiliens ? Pourquoi s’acharner à  étiqueter leur espèce du label de sardine ? Nous n’allons pas céder si facilement à  ce «hold-up», qui cherche de surcroît une couverture juridique internationale. Une sardine, c’est une sardine.

De son vrai nom, elle s’appelle Clupea Bentincki, un nom qui sent la science à mille lieux. Une appellation que lui ont attribuée des personnalités connues et reconnues pour leur profond savoir halieutique. La nôtre, pour sa part, se nomme sardine, poisson pélagique, appelé sardiné par les Grecs en raison de son abondance en Sardaigne. Un nom à la consonance plus chantonnante, inspirée des couleurs de notre «mare nostrum». Vous voyez bien qu’il y a une différence entre notre sardine et cette prétendue espèce venue de nulle part et d’ailleurs. Même pour des non initiés à l’art des termes latins, vous décelez les nuances. Vos sens olfactifs et gustatifs ne s’y trompent pas. La saveur de la sardine est unique. Figurez-vous qu’aujourd’hui, cette espèce, qui fait partie de notre patrimoine, est menacée d’une usurpation d’identité. La question est sérieuse. Elle fait l’objet d’un différend qui s’internationalise. Le dossier est examiné par la Commission du Codex alimentarius, haute instance mondiale de la normalisation des produits. Les Chiliens demandent l’inclusion de leur Clupea Bentincki en tant qu’espèce du type sardine dans la norme cataloguant les sardines.

Que veulent ces Chiliens ? Pourquoi s’acharner à étiqueter leur espèce du label de sardine ? Nous n’allons pas céder si facilement à ce «hold-up», qui cherche de surcroît une couverture juridique internationale. Une sardine, c’est une sardine. Et puis, pourquoi ce conflit autour de ce produit, si bon marché, ce poisson des pauvres qu’on déchargeait à la pelle, qui faisait le délice des foyers modestes, qui était tellement en surplus que même les chats en étaient rassasiés. Pour une raison simple : le consommateur vient de découvrir la valeur nutritive de cette espèce. Avec sa chair semi-grasse, son apport calorique modéré, sa valeur énergétique, ses acides gras poly et mono insaturés, autrement dit des fameux Oméga 3 qui augmentent le «bon cholestérol» et protègent notre système cardiovasculaire, sa richesse en phosphore essentiel au bon fonctionnement du tissu osseux, sa teneur élevée en calcium (surtout si vous la mangez avec les arêtes), ses vitamines PP (aussi appelées vitamines B3) qui font souvent défaut à notre alimentation et qui possèdent des propriétés protectrices pour le système digestif et neuro-psychique. Enfin, un poisson qui aide à lutter contre le stress, grâce à la quantité significative de vitamine B6 qu’il apporte et qui, en s’associant efficacement à un apport en magnésium, renforce les cellules nerveuses.

Que voulez-vous ? Avec de telles qualités, il ne pouvait que s’imposer comme aliment de premier ordre. Dire que l’on pensait qu’il resterait toujours à notre portée et qu’on a fini par le négliger, le mépriser même. Quand on s’est réveillé pour mettre en valeur cette richesse, c’était sous la pression des clients européens. Puis on a débordé d’imagination pour le marketer. Rappelez-vous la publicité sur «Josiane la sardine». Avec son dos bleu-vert et son ventre aux reflets argentés, ce petit poisson à l’allure de sirène dansant sur des rythmes exotiques, vantant ses atouts pour mieux pénétrer les marchés européens. De quoi attirer des convoitises. C’est ce qui explique que le Chili se démène pour que la norme du Codex ne soit pas limitée à des espèces provenant d’une région spécifique. Du coup, les Indonésiens se sont manifestés. Ils ont proposé d’inclure une variété appelée Sardinella fimbriata dans la norme. Les Péruviens ne sont pas en reste en se référant à leur Sardinops sagax. Que fait le Maroc face à cette attaque en règle contre sa sardine ? Il s’est évidemment déclaré contre l’inclusion de Clupea Bentincki dans la norme. L’inclusion de cette espèce créerait une confusion chez les consommateurs et dans le commerce international, tout en lésant gravement ses intérêts économiques. Il conteste les résultats des analyses qui pourraient entraîner l’inclusion dans la norme de nombreuses espèces qui ne sont pas apparentées à la sardine. Le Maroc a reçu l’appui des pays du Nord de la Méditerranée. La sardine constitue une part très importante de la pêche dans la région. L’UE souhaite un compromis en mettant un terme à la pratique de la commercialisation de différents types de poissons en tant que sardines et en introduisant une exigence d’étiquetage : les sardines seraient étiquetées comme sardines et les autres espèces comme «poissons de type sardine». Qui aurait pu penser que ce petit poisson qui ne paie pas de mine défierait la chronique internationale ? C’est vrai que dans cette mondialisation rampante, nous sommes dans un petit village planétaire. Et le moindre bien ou service devient l’objet d’une compétition intense.