La « grande réforme » des retraites aura-t-elle lieu ?

La tentation est forte de faire passer un premier train de réformes et renvoyer la réforme systémique aux calendes grecques.

En matière de réforme de notre système de retraite, les gouvernements successifs ont une grande habileté à gagner du temps et transmettre ce délicat problème à leurs successeurs…A l’exception de l’intégration de quelques caisses d’établissements publics au sein du RCAR, aucune décision publique n’est encore parvenue à synthétiser la voie qu’il convient d’emprunter. Dans ce jeu de mistigri, le Parlement et le gouvernement Benkirane ne sont pas mieux placés pour renvoyer la réforme aux calendes grecques.

Le déséquilibre financier de la CMR pointe à l’horizon. D’ici peu, la bombe à retardement des retraites ne sera plus une source de débats entre experts, mais sera devenue une réalité observable. Pour la première fois, sur ce sujet, l’immobilisme semble interdit à la majorité politique qui exerce le pouvoir. Heureusement, le travail d’expertise a été réalisé : rapports et commissions n’ont pas manqué depuis une dizaine d’années. Il s’agirait maintenant d’une question de volonté politique pour appliquer les réformes préconisées. 

Le premier enjeu de la réforme des retraites est financier. Le second est à plus long terme : non seulement plus de retraités partiront en retraite, mais ils viveront plus longtemps. Ce déséquilibre démographique va être difficile à financer, en tout cas au niveau actuel des pensions et des cotisations. Ce sont les deux enjeux mis en avant par le gouvernement. Le débat actuel tourne autour de perspectives étroites, puisqu’il s’agit de ne toucher que quelques paramètres du système : le nombre d’années nécessaires pour avoir une retraite à taux plein ; le montant des cotisations, le niveau des pensions et, ce qui était tabou jusque-là, l’âge légale de départ en retraite.

Mais, si l’on veut une réforme complète de notre système, d’autres questions méritent d’être soulignées. Tout d’abord, le problème des inégalités sociales : les femmes touchent en moyenne une retraite moins importante que les hommes, les cadres vivent plus longtemps et bénéficient de plusieurs années de retraite supplémentaire, le niveau de retraite d’une personne en contrat de travail permanent est plus élevé que celui d’une personne en situation de contrats à durée déterminée avec des interruptions et des périodes de chômage non indemnisées…

Ensuite, mettre en place une vraie réforme ne peut se faire dans un cadre catégoriel : il faut se situer à un niveau national. Le morcellement du système est économiquement et socialement absurde, injuste et inefficace.

Enfin, le défi plus global : comment redonner de la croissance et des emplois de qualité au Maroc, de façon à ce que plus de gens travaillent et dans de meilleures conditions, pour pouvoir travailler plus longtemps et financer les retraites.

Dans la réalité, il y a de très nombreuses façons de mettre en musique concrètement la réforme. De façon plus concrète, un projet de réforme véritable doit répondre de façon précise à (au moins) trois questions. Quel espace de liberté pour les choix individuels ? Pour une carrière normale, à quel âge veut-on garantir un taux de remplacement élevé ? Comment établir l’équité entre secteur public et privé ? Ces trois questions sont probablement les plus importantes, mais il en reste bien d’autres…(degré souhaitable de redistribution dans le système de retraite, place de la politique familiale, rôle des retraites complémentaire, etc.). Les choix ne sont pas toujours techniques et ils déterminent parfois non seulement la nature même du système de retraite mais aussi le type de société que l’on veut bâtir, le modèle social que l’on souhaite construire.

Au final, on prétend que tout a été dit ou écrit sur les retraites, mais où trouve-t-on le rapport qui explore dans le détail les différentes réformes possibles et évaluer leurs conséquences économiques et sociales sur le long et très long termes ? On suppute que deux philosophies s’opposent. Celle du patronat qui considère que les efforts consentis par les entreprises et les salariés au titre de la retraite sont déjà très élevés, et qu’elles ne peuvent aller plus loin, sauf à perdre de la compétitivité. L’autre approche, celle des syndicats, tient à peu près le discours suivant : préserver l’acquis, faire reporter la charge d’ajustement sur le patronat ou sur l’Etat. L’une et l’autre de ces postures convergent vers le fait qu’il n’est pas nécessaire, ni même souhaitable, de planifier les réformes à un horizon de 30 ou 40 ans, mais un pilotage des ajustements à court ou moyen terme suffit.

Faut-il pour autant recommander au gouvernement Benkirane de prendre son temps pour impulser une réforme en profondeur ? Un tiens valant mieux que deux tu l’auras, la tentation est forte de faire passer un premier train de réformes et renvoyer la réforme systémique aux calendes grecques. D’aucuns diront que c’est peut-être le mieux que l’on puisse faire accepter à une opinion publique réticente et encore mal informée. Les perspectives des caisses appellent, pourtant, une refonte radicale du système. Il ne serait pas indiqué de la retarder outre mesure. Ce que l’on doit attendre du gouvernement, c’est au moins de s’engager dans la voie qui préparerait une grande réforme systémique, d’adopter des mesures visant à préparer un big-bang des retraites qui semble de plus en plus inévitable si l’on souhaite pérenniser le système.

Cette opération se révèle toujours longue et difficile. S’il faut dès maintenant prévoir et se mettre à préparer une grande réforme systémique, compte tenu des délais nécessaires (sept à dix ans, en se référant aux exemples réussis), les ajustements de court terme doivent être conçus dans cette perspective. Tant qu’à faire, autant que ces ajustements soient intelligents et facilitent la grande réforme systémique.