La grande histoire dans la petite

Construit sur une documentation solide, «Ombres sur l’amandier» évoque des évènements majeurs tels la révolte des tabors, l’épopée d’Abdelkrim Al Khattabi ou encore l’émergence de Casablanca, qui ont marqué les premiers temps du protectorat. En même temps qu’il suit l’intrigue, le lecteur a droit à  un vrai cours d’histoire.

Nous sommes à Fès, en 1907. Dans une pièce au fond de la médina, une mère s’apprête à donner le jour à un enfant. Alors que s’élève le premier cri du nouveau-né, d’autres se font entendre, en provenance du dehors. Toute une clameur avant que le silence, un silence lourd, un silence de mort ne s’abatte sur la ville. Choquée, Fès est sous le coup de la nouvelle : le sultan Moulay Hafid, celui-là même qui fit promesse, en montant sur le trône, de bouter l’étranger hors du pays, a signé l’acte par lequel le Maroc abdique son indépendance. Dounya, la fille de Moulay Ismaël, un riche Fassi, vient au monde au moment même où, pour des millions de Marocains, le leur s’écroule brutalement. Amina Alami Alaoui commence sa saga par la liaison de ces deux évènements, la naissance d’une enfant et le début du protectorat. Tout au long des 400 pages de l’ouvrage, premier tome d’une future trilogie, elle raconte à travers l’histoire d’une famille de notables de Fès celle, tumultueuse, de ces premières décennies de colonisation. Ce temps pendant lequel, tel un animal pris au piège mais qui refuse de mourir, le pays profond va continuer à se débattre contre l’occupant avant de déposer les armes pour un temps. 

Ombres sur l’amandier, tout fraîchement publié aux Editions Casa Express-Magellan & Cie, illustre magistralement la célèbre expression «butin de guerre» dont le grand écrivain algérien Yacine Kateb usa, au lendemain de la guerre de libération algérienne, pour parler du français. A savoir ce rapport à la langue du colonisateur par laquelle l’ancien colonisé la fait devenir sienne jusqu’à en maîtriser les moindres ressorts. Dès les premières pages, le lecteur est frappé par la qualité du style qui se déploie tout le long du récit. L’écriture, chez Amina Alami Alaoui, de la phrase jusqu’à la construction générale du récit, est d’une facture classique. Ombres sur l’amandier rappelle ces bons vieux romans historiques d’antan dans lesquels on plongeait pour n’en ressortir qu’une fois la dernière page tournée. L’écriture, fluide, coule, sans qu’on n’ait jamais à buter sur des lourdeurs ou des non-sens. On sent que l’auteur, tel un sculpteur traquant l’impureté, a ciselé son verbe, attentif à ce que chaque mot, chaque virgule soient à leur place. Un vrai travail d’orfèvre et un bonheur pour qui aime la belle langue française.

En s’attaquant, dès son premier livre, au roman historique, Amina Alami Alaoui n’a pas fait le choix de la facilité. Mais comment s’en étonner s’agissant de la fille de l’un des signataires du Manifeste de l’indépendance, quelqu’un donc qui, à ne pas douter, dût grandir dans le souvenir de l’épopée nationaliste. Sans être autobiographique, le roman raconte une histoire qui aurait pu être celle de la famille de l’auteur. Cela se devine à la tendresse avec laquelle les personnages sont brossés, en archétypes d’un temps révolu, celui du vieux Maroc dont -et c’est peut-être là l’une des principales faiblesses de l’ouvrage- l’auteur nous renvoie une image mythifiée. Amina Alami Alaoui décrit un univers où le sens de l’honneur, de la solidarité et de l’amitié l’emporte, où même les «mauvais» ne le sont que sous le coup des évènements. On aurait certes souhaité que ses héros aient plus de texture mais, outre qu’il s’agit d’un premier livre, on sent chez Amina Alami Alaoui ce désir profond, au-delà de la petite histoire, de raconter la grande, celle lors de laquelle le destin du Maroc et des Marocains a basculé, engloutissant un monde et accouchant d’un autre. En cela, l’auteur fait œuvre utile car le lectorat francophone auquel elle s’adresse, notamment pour ce qui est des plus jeunes, n’a pas toujours -et c’est un euphémisme- une bonne connaissance de l’histoire marocaine, même la plus récente.

Construit sur une documentation solide, Ombres sur l’amandier évoque des évènements majeurs tels la révolte des tabors, l’épopée d’Abdelkrim Al Khattabi ou encore l’émergence de Casablanca, qui ont marqué les premiers temps du protectorat. En même temps qu’il suit l’intrigue, le lecteur a droit à un vrai cours d’histoire. Et puis, il y a, bien sûr, la saga familiale, avec cette famille de notables fassis qui va, progressivement, se laisser pénétrer par les germes du changement et dont le départ vers Casablanca se profile à l’horizon. Il aura suffi d’un livre à Amina Alami Alaoui pour se faire un nom et s’imposer dans le paysage littéraire marocain. La performance mérite d’être saluée car elle conjugue à la fois le talent, le travail et la persévérance. Une écrivaine est née et l’on ne peut que s’en enorgueillir.