La gauche et l’économie

Autrefois on caricaturait. A la droite, la gestion ; à la gauche,
les idéaux. Quand on revoie ce qui s’est passé au cours des années
qui ont suivi l’Indépendance, on peut légitimement s’interroger
sur la capacité des gestionnaires d’alors.

Pas facile de définir une politique économique de gauche aujourd’hui. Vingt années de logique de marché, de mondialisation de l’économie et l’effondrement du socialisme réel ont quelque peu brouillé les repères identitaires. Les désarrois idéologiques de la gauche apportent, au moins, cette consolation d’être partagés. Le libéralisme n’est pas aussi triomphant qu’on le laisse croire. En ce sens, une réflexion s’impose pour définir une nouvelle politique économique de gauche. Ce n’est pas une simple affaire de circonstances. C’est l’importance des mutations qui se produisent dans la sphère de l’économie qui l’exige. Et la gauche a désormais l’ambition d’accéder alternativement à la gestion des affaires publiques. Vous devinez toutes les répercussions qu’auront ces changements sur «le» et «la» politique. Dans cette démarche audacieuse, il faut faire preuve de beaucoup d’humilité. Autrefois, on caricaturait. A la droite, la gestion ; à la gauche, les idéaux. Quand on regarde ce qui s’est passé au cours des années d’indépendance, on pourrait légitimement s’interroger sur la capacité des gestionnaires d’alors.
La pensée économique de gauche est restée trop longtemps prisonnière de faux problèmes. Prenons le fameux concept des nationalisations. Quand on regarde son histoire, on est confondu par les bouleversements qui sont intervenus. L’appropriation commune des moyens de production était supposée permettre à elle seule, ou presque, de résoudre un certain nombre d’inégalités de propriété, d’emploi, de redistribution, de bonheur. Le processus est assez voisin quand on observe la question de la lutte contre le chômage. Il y a trente ans, la solution de ce problème était censée relever de l’Etat et de sa capacité à embaucher. Là aussi, il a fallu revoir radicalement l’approche. Ce ne fut pas sans influence sur le statut social de l’entreprise privée et sur la conception de la société. Quant aux thèmes de l’ouverture, de la souveraineté, là encore, la gauche doit prendre en compte la nécessité, nouvelle dans son acuité, d’une régulation à l’échelle du globe. Tout cela a évolué. La terre tourne. Le temps avance.
Tous les observateurs reconnaissent que le gouvernement d’alternance, où la gauche était sensiblement présente, a marqué une forte priorité en faveur des réformes. Des dossiers, qui avaient trop longtemps été laissés en suspens, ont été menés à bien. Mais il ne fallait pas se bercer d’illusions : une gestion macro-économique avisée ne suffisait pas pour booster la croissance. Des secteurs, comme l’industrie, où prévalait l’immobilisme, n’ont pas été mis en mouvement. On s’est attaché à défendre le service public, sans vraiment entreprendre sa rénovation. On a trop chanté l’antienne des «réformes structurelles» au chevet d’un malade anémique, sans donner à la formule tout son sens. Un patient ne se nourrit pas seulement d’annonces. Notre économie avait soif, soif de confiance, de transparence, de règles, pour qu’elle fasse montre d’une vigueur cachée. C’est là, en définitive, que la gauche devait agir encore plus fort pour renforcer le support institutionnel de la croissance.
Aujourd’hui, il est temps de mieux expliciter à quels objectifs répond la participation de la gauche au gouvernement, et quelle stratégie sous-tend ses décisions. Quel peut être son influence sur les choix économiques ? Ce n’est évidemment pas le prétendument vertueux laisser-faire cher aux libéraux qui serait un gage d’efficacité. Ce ne sont évidemment pas non plus l’interventionnisme et la subvention à l’ancienne. Une politique économique d’inspiration de gauche paraît devoir reposer sur deux piliers : des politiques de compétitivité, à caractère essentiellement horizontal, qui visent à créer un environnement favorable à l’acte productif, et des politiques verticales de dynamisation ou de revitalisation des secteurs où l’intervention publique est nécessaire pour des motifs sociaux ou territoriaux. Le chantier des mesures horizontales a été ouvert. Celui des politiques verticales reste encore en friche. Bien entendu, la gauche semble mieux placée sur l’échiquier des forces politiques pour replacer l’économie dans une vision plus générale de la société, dans une vision plus culturelle, en tout cas plus humaniste. Elle peut contribuer ainsi à revitaliser le débat sur les choix, qui s’exprimerait en termes de valeurs et pas seulement en termes de moyens.