La gangrène de la corruption

Si certains maires et présidents de régions sont
corrompus, c’est qu’ils n’ont pas assez de comptes
à  rendre à  leur conseil. Il faut renforcer les pouvoirs
des organes délibérants face aux exécutifs. Dans les
entreprises, les assemblées générales, conseils
d’administration, représentants des salariés n’ont pas
assez de pouvoirs de contrôle et de moyens d’information
par rapport aux directions générales.

Le débat organisé la semaine écoulée par LaVie éco sur la corruption était riche d’enseignements. La corruption persiste et se développe pour différentes raisons : l’insuffisante action de la puissance publique pour endiguer le phénomène, la rupture majeure que vit le mode de régulation de la société marocaine (ouverture de l’économie nationale, libéralisation des échanges), le recul des valeurs collectives et l’exaltation de la réussite individuelle, identifiée à  la seule forme : la réussite économique, etc. Mais, dans ce débat, un aspect a été occulté : la symbiose qui s’établit entre des responsables politiques et des intérêts privés, surtout à  la veille des échéances électorales. Le financement des campagnes électorales en est une des causes essentielles. De multiples signes témoignent de la résurgence de cette symbiose. Les militants se font rares, alors que faire campagne coûte de plus en plus cher.C’est la raison majeure de l’explosion du financement occulte des campagnes et plus largement des partis. L’évolution récente des textes législatifs vise à  assainir la situation en reconnaissant aux partis le droit à  un financement public et en organisant la transparence de leurs comptes. L’interdiction de tout versement d’une entreprise à  un parti politique pourrait de ce point de vue être une décision essentielle. Son adoption permettra de mesurer la détermination à  lutter contre la corruption. Bien sûr, le jeu de gendarmes et de voleurs n’en cessera sans doute pas pour autant, de nouvelles formes de corruption apparaà®tront ; toujours est-il que, en attendant, ces règles compliquent sérieusement la tâche.

Mais l’argent de la corruption n’a pas seulement pour objet de financer les campagnes électorales, il permet également, par la mise à  disposition de logements ou par la prise en charge de frais divers (notamment les déplacements), d’améliorer notablement le niveau de vie de bien des responsables politiques. Il est vrai que la rémunération des élus, au niveau local, ne correspond toujours pas aux responsabilités qui sont les leurs, compte tenu des budgets et des personnels qu’ils gèrent. Une forte incitation à  réclamer quelques «compensations » aux fournisseurs les plus fortunés (ou à  cumuler des mandats, et donc à  mal remplir chacune de leurs fonctions).

Pour combattre la corruption, la seule solution réside au fond dans le renforcement de la démocratie, la multiplication des codécideurs : on cesse d’«arroser» quand il y a trop de gens à  arroser. Si certains maires et présidents de régions sont corrompus, c’est qu’ils n’ont pas assez de comptes à  rendre à  leur conseil. Il faut renforcer les pouvoirs des organes délibérants face aux exécutifs.On peut et on doit faire plus, mieux protéger notamment les droits et les moyens d’information des élus minoritaires. Mais ce problème ne concerne pas seulement les hommes politiques, les entreprises sont confrontées aux mêmes insuffisances : les assemblées générales, les conseils d’administration, les représentants des salariés n’ont pas assez de pouvoirs de contrôle et de moyens d’information par rapport aux directions générales. Les réflexions engagées depuis plusieurs années sur le «gouvernement d’entreprise » doivent déboucher maintenant sur des mesures concrètes pour limiter le pouvoir des dirigeants.Ceci dit, la démocratie seule ne résoudra pas tout. La complexité des matières traitées et des règles permettra sans doute toujours à  un maire ou à  un chef d’entreprise corrompu de tromper son conseil municipal ou ses actionnaires. Il reste nécessaire de renforcer les organes externes de contrôle et de répression, à  savoir les commissaires aux comptes, pour le privé, et les cours régionales des comptes, auprès des collectivités locales. Il est illusoire d’espérer éradiquer totalement la corruption dans une société inégalitaire o๠les circuits de l’argent et du pouvoir sont étroitement liés. Le niveau atteint aujourd’hui par ce phénomène n’est pourtant pas une fatalité. Les pouvoirs exécutif et législatif doivent agir plus efficacement sur ce dossier s’ils veulent exprimer la volonté de la classe politique d’améliorer son image en répondant à  la demande de l’opinion. Reste à  modifier effectivement les pratiques : cela ne peut passer seulement par l’action de quelques juges audacieux. Il faudra aussi une remontée des valeurs collectives.