La fragilité du capital naturel

Le Maroc ne dispose pas d’un temps illimité pour maîtriser les effets néfastes d’une croissance non soutenable et promouvoir un développement durable.

L’économie marocaine est tributaire pour son développement d’une base de capital naturel. Le pays a enregistré une croissance relativement soutenue depuis le début des années 2000. Toutefois la durabilité de son modèle de croissance laisse pointer de grandes insuffisances. Les impératifs d’une plus grande productivité pour des secteurs d’exportation tels que l’agriculture intensive, l’exploitation et la transformation des minerais et la pêche, imposent au pays de savoir comment il peut concilier des intérêts économiques bien compris et les soucis de protection de l’environnement et des ressources dans une perspective de développement durable.

Un ensemble de problèmes sérieux menace la productivité potentielle de l’agriculture marocaine. Désertification, érosion et salinisation ou saturation du sol ou pertes de terres agricoles sont les facteurs ou les formes de dégradation des sols qui attirent le plus d’attention au Maroc. On estime que la couche arable disparaît chaque année sur 22 000 hectares. Le surpâturage et le défrichement abusif des zones de parcours touchent chaque année près de 65 000 hectares. Ceci contribue à l’envasement des barrages qui augmente de 50 millions de m3 chaque année. Le développement non maîtrisé des pratiques d’irrigation est responsable de la salinisation des sols et des nappes. Les zones fragiles (la montagne et les oasis, le littoral) présentent aussi de graves problèmes. Les zones de montagne souffrent de la surexploitation de leurs ressources naturelles qui ne peuvent à elles seules subvenir à l’ensemble des besoins des populations, d’un bas niveau de productivité et d’une faible diversification des activités qui les condamnent à plus de marginalisation. Les oasis marocaines sont menacées par la salinité et l’ensablement, exacerbées par une irrigation parfois non maîtrisée, un surpâturage de la végétation spontanée… L’ensablement menace de manière permanente les habitations, les terres de culture, les canaux d’irrigation et l’infrastructure routière dans les palmeraies. Des secteurs comme le tourisme, l’agriculture, la pêche et l’aquaculture (qui, ensemble, représentent environ 32% du PIB) dépendent de façon cruciale des écosystèmes côtiers. Avec 56% de la population vivant dans les villes et une activité économique largement concentrée le long du littoral très étendu du Maroc, les zones côtières sont essentielles pour la croissance du Maroc. Trois grandes villes – Casablanca, Rabat et Tanger– sont situées le long des côtes et sont confrontées à des risques environnementaux considérables. La charge démographique exercée sur le littoral pollue les côtes par les eaux usées et le déversement de matières solides. La mer reçoit la plus grande partie des rejets domestiques car les principales villes sont situées sur la côte.

Face à la dégradation du capital naturel, l’Etat s’est engagé dans un renforcement des principaux aspects de son cadre de durabilité de l’environnement. Outre la Loi-cadre sur l’environnement et le développement durable, la Stratégie de développement durable précise les objectifs de croissance verte : assurer la durabilité de la base de ressources naturelles de l’économie, encourager une évolution vers une croissance sobre en carbone et des investissements à faible impact, stimuler l’innovation et la création d’emplois grâce à des investissements dans les secteurs verts. La législation sur les investissements dans les zones sensibles existantes ou dans les secteurs essentiels comme celui de l’eau a été améliorée. Le Maroc a adopté plusieurs plans et stratégies de protection et développement des ressources naturelles. Mais il faut regretter le caractère essentiellement sectoriel de ces plans et l’insuffisance de la coordination et l’intégration pour leur mise en œuvre, en particulier l’importance qui s’attache à la conception et la création de cadres d’harmonisation à même de promouvoir et de développer des synergies entre ces différents programmes afin d’en tirer le meilleur profit. Aussi, l’alignement des stratégies sectorielles suivant des objectifs de durabilité de long terme communs reste encore à faire. La nouvelle loi sur les zones côtières du Maroc a mis fin à l’absence d’un cadre de planification pour ces zones cruciales et vulnérables mais les arbitrages entre les considérations d’ordre économique et le besoin de gérer les zones de manière durable sont énoncés en des termes généraux et les détails de sa mise en œuvre ne sont pas élaborés à travers la rédaction de plans de gestion spécifiques pour chaque région.

Le plan national de lutte contre le réchauffement climatique n’est pas encore décliné en plans territoriaux tenant compte des spécificités régionales et locales du pays. Les conventions de partenariat conclues entre le gouvernement et les régions visent la concrétisation d’une stratégie de proximité du développement local durable. Mais le suivi de ces conventions pâtit des défaillances des comités régionaux des études d’impacts sur l’environnement et d’une activité embryonnaire des observatoires régionaux de l’environnement et du développement durable. Le Maroc ne dispose pas d’un temps illimité pour maîtriser les effets néfastes d’une croissance non soutenable et promouvoir un développement durable. Aussi, il importe de savoir comment il peut concilier entre le désir d’un changement endogène consensuel soutenu par l’adhésion et la participation de tous les acteurs concernés, et l’impératif d’efficience selon lequel il doit plutôt induire et diriger le changement à partir d’une compréhension centrale de l’intérêt général.