La folie des grandeurs

On voudrait rire de cette concurrence entre des princes pour être celui qui érige «le plus haut bà¢timent jamais dessiné par la main de l’homme» mais on ne le peut pas. Car cette folie des grandeurs est révélatrice, a contrario, de l’état d’impuissance et de la faiblesse intérieure de nos sociétés. Parce qu’ils en sont le produit, les gouvernants sont à  l’image des sociétés. Du nous collectif. Or, à  défaut de produire de l’être, notre nous collectif se repaît de paraître

Le 4 janvier dernier, Dubaï inaugurait en grande pompe la tour Khalifa et ses 828 mètres qui en font, à ce jour, l’édifice le plus élevé du monde. Initialement appelée El Burj, la tour a été rebaptisée du nom du Président de la Fédération des Emirats Arabes Unis, Cheikh Khalifa Ben Zayed Al Nahyane, par ailleurs émir d’Abou Dhabi. C’était le moins que Dubaï pouvait faire en direction de celui qui venait de débloquer la coquette somme de dix milliards de dollars pour sauver l’émirat de la banqueroute. En effet, en la fin de cette année 2009, la crise mondiale s’est invitée avec fracas à Dubaï, mettant grandement en péril son équilibre financier. Pour attirer touristes et investisseurs, l’émirat s’est distingué au cours de la dernière décennie par la multiplication de projets pharaoniques, et invraisemblables, comme créer des îles artificielles en forme de palmier ou faire des pistes de ski en salle. Avec ses centres commerciaux gigantesques et ses hôtels sept étoiles, Dubaï s’est donné comme ligne de conduite d’aller toujours au-delà de l’existant sur le plan immobilier. Initialement, la tour Khalifa ne devait pas dépasser les 560 m de haut. Mais, suite à l’annonce de projets concurrents plus ambitieux, Emaar, son promoteur, exigea que sa construction fut repensée afin d’en faire le plus grand gratte-ciel du monde. «Le plus haut bâtiment jamais dessiné par la main de l’homme», devait déclarer fièrement l’émir de Dubaï lors d’une psychédélique cérémonie d’inauguration pendant laquelle le portrait géant du dirigeant se dessinait sur le mur de l’enceinte de la tour qui s’embrasait dans le ciel sous les feux d’artifice. Le problème est que cette fierté est appelée à être de courte durée. En effet, le 14 janvier, soit dix jours à peine après l’inauguration de la tour Khalifa, un autre cheikh arabe, le prince saoudien Walid Ibn Tallal, organisait une conférence de presse pour annoncer le lancement par son groupe d’un projet immobilier à Djeddah. Un projet qui comprend la réalisation d’une tour d’un kilomètre de haut. Un kilomètre tout rond et donc 172 m de plus que la tour Khalifa !

Les agissements des émirs du Golfe ne devraient pas nous toucher et pourtant comment ne pas se sentir concernés ? Aussi éloignés qu’elles soient de nous, géographiquement et culturellement, ces personnes représentent ce monde arabo-musulman auquel nous appartenons et dont on aurait tant souhaité qu’il se distingue par d’autres types de comportements. On voudrait rire de cette concurrence entre des princes pour être celui qui érige «le plus haut bâtiment jamais dessiné par la main de l’homme» mais on ne le peut pas. Car cette folie des grandeurs est révélatrice a contrario de l’état d’impuissance et de la faiblesse intérieure de nos sociétés. Parce qu’ils en sont le produit, les gouvernants sont à l’image des sociétés. Du nous collectif. Or, à défaut de produire de l’être, notre nous collectif se repaît de paraître. Si là on veut la plus haute tour du monde, ici ce sera la plus grosse voiture, la plus grande maison, la fête la plus fastueuse et ainsi de suite… Ce que ceci comble, je laisse à chacun le soin de l’imaginer et de le nommer. Cette survalorisation du paraître se retrouve également dans la manière dont on vit ce qui, en théorie, relève de l’intériorité : le rapport au divin. Port du voile, fréquentation des mosquées, discours sur le halal et le haram, la foi aujourd’hui s’exhibe, s’affiche. Comme celui qui a «réussi» se juge à la taille de sa voiture, le «bon» musulman est celui qui multiplie les signes de religiosité. Quant à ce qui se passe en lui, c’est une autre histoire. Plus encore : on s’en fiche. L’essentiel reste ce qu’il donne à voir. On va ériger la plus haute tour du monde. Et tant pis s’il a fallu faire appel à un architecte américain pour la concevoir et à un constructeur sud-coréen pour la bâtir. On va se faire voir à la mosquée. Et tant pis si à la maison on se comporte en tyran. Une étude récente sur la situation religieuse au Maroc menée par les islamistes (MUR/PJD) met l’accent, entre autres, sur l’augmentation de la fréquentation des mosquées et surcelle du nombre de personnes qui vont à la Mecque. Mais dans le même temps, elle relève aussi une hausse des comportements «haram» tels que la consommation d’alcool ou les relations sexuelles hors mariage.

Comment s’en étonner ? La seule question qui mérite d’être posée est de savoir jusqu’à quand cette schizophrénie sociale perdurera ? Quand trouverons-nous la force nécessaire pour opérer les ruptures indispensables ? Tant que nous ne l’aurons pas fait, nous resterons ces peuples faibles dont les dirigeants jouent à se construire les plus hautes tours du monde.