La fiction dans tous ses états

«Storytelling» met à  nu les stratagèmes des puissants visant à  mener les gens en bateau par le biais de la fiction. Ce n’est pas tant de raconter des histoires
qui fait problème, mais de tromper le public en faisant passer une fiction pour une réalité. Pour l’invasion de l’Irak, comme pour asseoir une grande marque, rien
ne vaut une histoire. Le récit inventé devient une nécessité pour celui qui veut se maintenir dans le
pouvoir tant économique que politique.

Un événement ordinaire peut-il devenir extraordinaire ?
Voilà  une question qui fleure bon le bon vieux temps des sujets du bac des années scolaires d’antan. Et vous remarquerez que tous les sujets du bac, quel qu’en soit l’énoncé, citation ou question, ont plusieurs réponses plus ou moins contradictoires. De préférence contradictoires afin de faire jouer la dialectique de la thèse et de l’antithèse d’o๠devrait jaillir la vérité. Mais qu’importe la vérité car, au final, on obtient un texte de dissertation qui n’est rien d’autre qu’un montage de dits, une compilation de formules ou de citations, une sorte d’histoire ou de récit qui se doit de convaincre ou d’émouvoir le correcteur.

Tout cela pour dire que tout est récit et que, oui, un fait banal ou ordinaire peut devenir extraordinaire.
Mais, là  aussi, on peut imiter le bachelier et souligner que penseurs et écrivains ont déjà  répondu à  la question. D’Homère à  la sitcom ou novela mexicaine de télé affreusement doublée en arabe, une histoire est une histoire. C’est de raconter que le récit naà®t et devient extraordinaire. L’art de raconter une histoire n’est pas chose étrangère à  notre culture arabo-islamique et plus précisément marocaine. Sans chauvinisme aucun, on peut dire que le Maroc est sans doute l’un des rares pays du pourtour méditerranéen à  avoir sauvegardé la tradition du conte comme divertissement public populaire jusqu’à  une date très récente. En effet, avant que la place de Jamaâ El F’na, à  Marrakech, ne devienne ce qu’elle est aujourd’hui, un espace factice de l’art populaire le jour et une vaste gargote à  ciel ouvert la nuit, les conteurs étaient les maà®tres de la fiction au centre d’un public conquis et formé en cercles (h’laqi).

C’était le cas aussi à  Fès, place de Bab Al Makina, réservée aujourd’hui au festival de la musique sacrée, à  Bab Sagma, non loin du cimetière éponyme et même à  côté du célèbre Bab Boujloud. Les villes de Meknès et de Rabat aussi accueillaient des conteurs, souvent les mêmes, en tournée, place Bab El Mansour et à  Bab El Had. Des générations d’enfants et d’adultes ont connu cette profusion de fiction o๠l’on passait du conte fantastique issu des Mille et une nuits, à  une mythologie pagano-religieuse sur des prophètes et des figures historiques plus ou moins imaginaires. Il y avait aussi les imitateurs, les parodistes et les transformistes, parfois limite travelos, qui improvisaient des sketchs dignes des meilleures prestations aujourd’hui vantées par les télés du monde.

Mais voilà , tout ça est fini. Place nette est faite au béton armé, au touriste béat et à  l’inculture orale et écrite généralisée et obligatoire. En moins de deux décennies seulement, l’art de raconter des histoires n’est plus qu’un objet d’étude ethnographique comme s’il remontait à  la nuit des temps, ou un sujet de conversation nostalgique entre quinquas dégoûtés par le déficit et la qualité de la fiction et de la narration locales.

A propos de narration, c’est avec un immense plaisir que j’ai lu le dernier livre, Storytelling (éd. de la Découverte), de l’écrivain Christian Salmon, membre de recherches sur les arts et le langage au CNRS en France. Le sous-titre de l’ouvrage : «La machine à  fabriquer des histoires et à  formater les esprits» contient à  la fois la thèse que l’auteur développe et la critique qu’il en fait. Salmon ressort un concept américain en vogue depuis quelques années déjà  et appliqué à  la fois au sein du management des entreprises et en politique, notamment au Pentagone : l’art de raconter des histoires.
Ce sont en fait les techniques de la narration en général mais appliquées au domaine du virtuel afin de développer des récits pour des jeux ou des logiciels d’aide à  la prise de décision. Toute cette partie reste assez «ésotérique» lorsqu’on est peu branché technique et réalité virtuelle.

Mais dès que l’auteur entame la partie relative au marketing et surtout à  la politique, notamment aux Etats-Unis après le 11-Septembre 2001, le «storytelling» ou l’art de la fiction comme arme de formatage des esprits et de propagande politique devient une drôle d’histoire.
Celle, justement, qui puise dans des écrits de Barthes ou de Genette et dans la théorie de la mise en intrigue du philosophe Paul RicÅ“ur. Le livre de Salmon, parfois peu accessible lorsqu’on ignore certaines techniques du management, n’en est pas moins limpide et didactique dès qu’il se met, à  son tour, à  raconter des histoires pour étayer les arguments qu’il met en avant. En clair, il met à  nu les stratagèmes des puissants, en entreprise comme en politique ou les deux ensemble, visant à  mener les gens en bateau par le biais de la fiction. Cependant, ce n’est pas tant de raconter des histoires qui fait problème, mais de tromper le public en faisant passer une fiction pour une réalité. Pour l’invasion de l’Irak, comme pour asseoir une grande marque, rien ne vaut une histoire. De plus, le récit inventé devient une nécessité pour celui qui veut se maintenir dans le pouvoir tant économique que politique.

C’est ce qu’un expert, cité par Salmon, désigne par «la stratégie de Schéhérazade».
En effet, cette belle conteuse devait raconter chaque nuit une histoire pour demeurer en vie. «Raconte une histoire ou je te tue !», menaçait Shahrayar. Ce qui nous ramène, pour boucler la boucle, à  notre fiction populaire et à  nos conteurs oubliés par nous, mais revisités par des conseillers en communication et en haute stratégie, lesquels jouent avec le sort du monde comme un enfant joue avec une play station. L’histoire est, dit-on, écrite par les vainqueurs. Mais en anglais, entre les mots history et story, il y a une même étymologie sauf que le premier renvoie à  une science des sociétés et le second à  une construction narrative.
Quant à  la véritable et noble fiction, on redira encore une fois avec notre ami Valéry que «tout ce qui n’est pas fictif est factice».