La fête et la faute du mouton

la fête du sacrifice est doublement proche de la réalité. le sacrificateur aux ressources modestes se sacrifie pour procéder au sacrifice de l’ovin lorsqu’on sait que son prix minimum est l’équivalent du Smig

Cette année «l’offre en ovins et caprins destinés à l’abattage lors de l’Aïd Al Adha couvre largement la demande». C’est ainsi que se félicite une partie de la presse en précisant que le cheptel destiné au sacrifice est estimé à près de 8,8 millions de têtes. Et affinant ce chiffre, elle souligne et décompose arithmétiquement : 5 millions d’ovins mâles et 3,8 millions d’agnelles et de caprins. Imaginez le nombre de brochettes, de «boulfaf» et autres grillades que cela pourrait donner. Apprécions aussi le fait que ceux qui craignaient pour leur taux de cholestérol pourront se rabattre, si l’on ose dire, sur les agnelles et les caprins dont la chair est jugée moins nocive. 

Cet incipit devait être la seule et une courte concession faite au marronnier de l’Aïd dont le chroniqueur au long cours a fait le tour depuis le temps. Mais… Comme pour Ramadan, rédiger un papier de circonstance, une chronique d’humeur pour l’occasion ou faire un reportage d’ambiance à la télé c’est prendre le risque de se répéter. Rien ne change, sauf peut-être les chiffres qu’il faudrait actualiser. Il me semblait en effet que le nombre de moutons d’il y a deux ou trois ans ne dépassait pas les 5 millions. Mais peut-être que l’on ne comptait pas à l’époque le sacrifice des agnelles et des caprins prisés par les anti-cholestérol. Toujours est-il que dans notre pratique journalistique nationale, il est très difficile d’innover lorsqu’il s’agit   de ces «marronniers» de la presse. De plus, le sol de notre paysage socio-culturel et cultuel en regorge et des plus arborescents. 

Le hasard du calendrier –comme on dit lorsqu’on ne veut pas se casser la tête– a voulu que l’Aïd, les élections locales et régionales, donc la rentrée politique, et enfin la rentrée scolaire tombent quasiment à la même période. Ça fait beaucoup pour une seule rentrée et certains se demandent comment vont-ils s’en sortir. Et la rentrée culturelle et littéraire, ose encore se demander un doux rêveur en parcourant la presse quotidienne ? Entièrement consacrée– depuis plus de deux semaines– aux bisbilles et tractations entre les partis politiques, la presse n’en finit pas d’analyser, entre autres et à grand renfort d’experts en sciences politiques, les causes profondes du revirement de l’ex-maire de Fès et son impact sur le processus démocratiques du pays. Franchement, convoquer Montesquieu, Machiavel et Maurice Duverger pour essayer de comprendre la stratégie politique d’un tel leader, c’est confondre le souffle scientifique de la collection Dalloz avec le vent que contient un Raboz. Pourtant, on a lu de longues tartines d’une cohorte de politologues, cette génération spontanée surgissant à l’improviste lors des élections. Leur nombre a crû cette année pour on ne sait quelles raisons, mais assurément pas pour les bonnes. Ils sont en cela semblables à ces êtres sanguinolents qui s’improvisent bouchers le jour de l’Aïd, courant dans tous les sens, le regard hagard et brandissant des coutelas à la recherche d’un mouton à occire ou d’un caprin à dépecer. D’autres professions spontanées naissent ce jour-là : brûleurs de têtes de mouton, ramasseurs de peaux, de cornes et d’intestins. Car si les mangeurs de cochonnailles soutiennent que tout est bon dans le cochon, en face, ceux qui apprécient les ovins disent que tout est bon aussi dans le mouton. 

Décidément, on a beau faire pour ne pas sacrifier à la tradition, on revient toujours au marronnier du mouton. Pourtant, la thématique de la rentrée politique et scolaire pouvait faire l’affaire. Pas assez sexy, ni rigolote sans doute. En fait, c’est la faute à la fête du mouton. Cette dernière appellation est d’ailleurs un abus de langage, car on ne peut pas dire que le mouton se réjouit d’un tel événement, ni qu’il est de la fête, même s’il y participe, à son corps défendant, si l’on ose dire. La fête du sacrifice est doublement proche de la réalité. Le sacrificateur aux ressources modestes se sacrifie pour procéder au sacrifice de l’ovin lorsqu’on sait que son prix minimum est l’équivalent du SMIG. C’est d’ailleurs ce qui pousse certains à s’endetter auprès d’organismes bancaires nés (spontanément ?) pour offrir un tel produit : le crédit mouton. Insertions dans la presse, affichage et tout un marketing sont mis en œuvre pour attirer le chaland et manger la laine sur le dos des candidats à ce crédit. (C’était là la minute populo-pédago-démago du marronnier du mouton.) 

Finalement, c’est assurément sur une partie des réseaux sociaux et de la blogosphère qui, en cette période d’inflation de partis, a choisi le Parti d’En Rire (P.E.R). Parmi les blagues et détournements d’images rigolo qui circulent et que des amis partagent, il en est des plus hilarants et souvent frappés au coin de l’humour fin. C’est sans conteste là que la blogosphère ringardise et dépasse notre presse écrite constipée et ses politologues verbeux. Par l’humour et souvent sur des thèmes que les médias ne savent ou n’osent pas effleurer. Pour la route, cette blague sur l’Aïd et le thème «tout est bon dans le mouton». Deux types discutent alors que l’un d’eux énumère les produits et recettes qu’il va tirer du mouton : de la tête et ses cornes, en passant par des morceaux choisis de viande, puis la peau, les abats jusqu’aux pattes et les sabots du mouton. Ce dernier, qui écoutait attentivement le sacrificateur passer en revue toute son anatomie, lui dit : «Eh, monsieur ! Et mon bêlement, vous en faites quoi ? Une sonnerie de téléphone?».