La face cachée des inégalités

Le silence des statistiques, au cÅ“ur même de l’inégalité et de l’argent, fait irrésistiblement songer à  la réflexion amère de l’humoriste qui cherchait à  donner à  des statisticiens néophytes une leçon de modestie : «La statistique a ceci de commun avec le maillot de bain que l’un et l’autre montrent beaucoup… mais cachent l’essentiel». Vu l’état actuel de cette information, la distribution des revenus et des fortunes privées est-elle cachée comme partie essentielle ou comme partie honteuse ?

La dernière enquête du Haut commissariat au plan (HCP) sur la consommation des ménages a apporté un éclairage sur l’évolution d’un aspect des inégalités sociales au Maroc. Les 10% les plus riches dépensent douze fois plus que les 10% les plus pauvres. L’écart se creuse au fil du temps. Pourtant ce n’est que la face dévoilée du phénomène inégalitaire. Qu’en est-il des disparités de revenus, des fortunes et des patrimoines au Maroc ? Elles sont certainement plus prononcées. Mais peu d’informations sont disponibles sur ces faces cachées de nos inégalités. Etrangement, notre système statistique qui explose en informations sur la consommation des ménages reste à  peu près muet sur ce point. Et c’est un paradoxe, car son silence se fait juste à  l’endroit stratégique : la répartition des revenus et la distribution des fortunes. Autrement dit, la possession de l’argent et son accumulation. S’il y a pourtant une source de profit et de pouvoir, c’est bien là  qu’elle se trouve. S’il est un moyen d’assurer sa sécurité et son avenir, de se prémunir contre les risques, de saisir au vol quelques chances d’enrichissement, c’est là  qu’elle réside. Si, enfin, il existe un danger de fracture sociale, c’est là  qu’il menace. Or – le croirait-on ? – nos experts statisticiens rivalisent d’ingéniosité, de travail et d’imagination pour chercher à  saisir cette connaissance, elle continue toujours de leur échapper. Il faut dire qu’ils ne sont pas bien lotis, eux qui ne disposent même pas du faible secours d’une fiscalité transparente. Ce silence, au cÅ“ur même de l’inégalité et de l’argent, fait irrésistiblement songer à  la réflexion amère de l’humoriste qui cherchait à  donner à  des statisticiens néophytes une leçon de modestie selon lui salutaire : «La statistique a ceci de commun avec le maillot de bain, disait ce sceptique, que l’un et l’autre montrent beaucoup… mais cachent l’essentiel». Vu l’état actuel de cette information, la distribution des revenus et des fortunes privées est-elle cachée comme partie essentielle ou comme partie honteuse ? Notre société n’est pas connue pour être permissive. Du moins au grand jour. Mais elle aurait à  gagner en transparence si elle accomplissait ce prodige : se libérer plus aisément des tabous du sexe et de ceux de l’argent ! Il est vrai que des révolutions éthiques de cette ampleur ont besoin, pour s’accomplir, d’un certain élan démocratique, grâce à  quoi elles accèdent à  une grande égalité, celle des droits. Or le sexe est, que l’on sache, équitablement distribué à  chacun. Et non la fortune. D’o๠sans doute, la pruderie statistique – politique – dont elle se masque ; peut-être pour éviter de «donner des idées». Qu’importe, après tout, la psychanalyse de nos fantasmes collectifs sur les revenus et les fortunes privées. Il faudra bien que ce maillot tombe, lui aussi. Ce sera, cette fois, au profit de la morale sociale. Si on les mettait nus comme des singes, les Marocains se ressembleraient beaucoup. Dans cet état de la nature, dans l’instant et sans environnement social, les seules inégalités entre eux tiendraient à  des différences de constitution : taille, beauté, robustesse, couleur de la peau, aptitudes mentales… Mais là , déjà , le microscope du biologiste se brouillerait : comment distinguer – dans le terme indistinct d’«aptitudes mentales» – entre ce qui n’est dû qu’à  l’arrangement physique des cellules cérébrales et des neurones, et tout ce qui se passe en foule autour de l’individu : langages, climats, voisinages… Si notre société était démocratique, elle se reconnaà®trait à  la liberté qu’elle laisserait à  tous d’être et de se faire, mais aussi au pouvoir qu’elle donnerait à  ses représentants de mettre en Å“uvre un projet social solidaire. De ces principes elle tirerait sa légitimité. Et de leur application concrète sa grandeur. Or, on est encore loin de ce modèle. Le jeu des forces économiques et sociales a construit à  coup d’argent des inégalités flagrantes; l’accumulation les a aggravées ; le pouvoir politique, par faiblesse ou par complicité, les a ignorées quand il ne les a pas consacrées. Ainsi, la société, au lieu de réduire les inégalités au  » minimum biologique  » de la distribution des différences, en a ajouté d’autres. A quand la fin de ce processus ?