La fabrique des lecteurs

Un «petit coup de mélancolère» du chroniqueur procrastinant qui fait sienne cette profession de foi de l’éditorialiste jacques julliard : «j’ai toujours pensé que le rôle de l’éditorialiste est de résister à l’émotion dont les médias modernes ont fait leur carburant presque unique. mais il a aussi le droit, parfois le devoir, d’exprimer sa colère».

Le chroniqueur au long cours est un chasseur solitaire. Il interroge parfois l’actualité afin de nourrir sa copie, hebdomadaire ici en l’occurrence. Mais l’actualité est identique à elle-même dans sa répétition et sa redondance, et ne lui renvoie que les échos de la misère du monde: guerres, crise, catastrophes naturelles, exodes de populations en détresse et autres tristes manifestations de la condition humaine. Comme il est seul et ne s’autorise que de lui-même, quant au sujet qu’il doit traiter, il tombe rapidement dans une douce mais culpabilisante procrastination, laquelle, déjà avant, ne demandait qu’à se manifester. Cette liberté du choix des sujets à traiter est dans le même temps une servitude. Que faire alors ? Il est tenté pour un instant de parler de la pluie et du beau temps, de choses et d’autres, de tout et de rien; ou par exemple de ses dernières lectures, faites de plus en plus de relectures d’ouvrages anciens…Déjà fait, se dit-il et cela intéressera qui ? Comme si ce que l’on écrit est censé avoir de l’importance. Coupable prétention de tout chroniqueur régulier dans sa livraison… Mais voilà qu’une connaissance partage sur le téléphone cette information insolite qui rompt avec les infos anxiogènes que déversent les médias en flux tendu. Il s’agit d’une librairie au Canada (dans la banlieue d’Halifax) qui accueille des chatons qui se promènent librement entre les livres. Le but est de leur trouver quelqu’un qui voudrait en adopter l’un deux si des affinités se créent entre le petit félin et le client. La responsable de la librairie précise que les petits félins viennent d’un refuge de la ville et sont recueillis au milieu des livres afin de susciter l’intérêt de potentiels maîtres parmi sa clientèle. Cet étrange concept semble bien fonctionner puisque le taux d’adoption est de 100%.

Vue d’ici, on imagine difficilement cette scène du client amateur de la lecture qui part avec un sac plein de bouquins et un petit panier pour le chaton. D’autant et afin de couvrir les frais de garde, le client s’acquitte auparavant de la somme de 255 dollars canadiens. Et toujours vu de ce côté-ci de l’Atlantique, ce concept de la librairie-refuge de félins appelle plus le sourire que l’étonnement ou l’admiration. Le peu de gens qui lisent de la littérature chez nous savent l’importance et l’étrange relation qui lient les écrivains et les chats. On en a esquissé quelques exemples dans une précédente chronique consacrée au chat du bouquiniste de Chellah à Rabat (chronique du 2 janvier à lire sur le site lavieco.com). Les études récentes qui ont été faites sur le livre et la lecture au Maroc présentent des chiffres qui laissent pour le moins songeur. Mais on vous épargnera les statistiques et le minutage de lecture que certains organismes s’évertuent à préciser, non sans un certain masochisme, tout en le comparant avec celui d’autres contrées, telle la France ou la Scandinavie. Ce triste benchmark culturel ne fait du bien qu’à ceux qui y recourent. De même que les bons conseils ne font du bien qu’à ceux qui les donnent: les conseillers et les consultants. On dit depuis plus de quatre ans qu’un Marocain lirait moins de 10 minutes par jour, contre 48 minutes pour un Français. Présentés comme ça, on passe pour des hommes de Neandertal ensevelis sous une chape d’ignorance. Certes, on lit peu, pas du tout ou mal. Parce qu’il y a peu à lire et moins encore d’espaces pour le faire. L’édition, la diffusion et la librairie, ou la bibliothèque publique, sont les vecteurs nécessaires et les structures indispensables qui font le lecteur. On ne naît pas lecteur, on le devient. L’éditeur, professionnel, compétent et passeur passionné par les choses du livre est le premier maillon de la transmission du savoir. Le diffuseur et le libraire accompagnent le premier pour aller vers ou à la rencontre du lecteur. L’éditeur lui-même accompagne ses auteurs dans une aventure éditoriale. Telle est la fabrique des lecteurs. Sans éditeur, sans diffuseur et sans libraire il n’y a pas d’auteur et donc pas de lecteur. Tout le reste n’est que mauvaise littérature technocratique qui se paie de statistiques et joue avec les chiffres, les lettres et les êtres.

C’était là un «petit coup de mélancolère» du chroniqueur procrastinant qui fait sienne cette profession de foi de l’éditorialiste Jacques Julliard : «J’ai toujours pensé que le rôle de l’éditorialiste est de résister à l’émotion dont les médias modernes ont fait leur carburant presque unique. Mais il a aussi le droit, parfois le devoir, d’exprimer sa colère».