La fable de la fontaine

Chaque séjour à Fès, aussi court soit-il, vous expose aux éternels paradoxes de la ville. Si vous en êtes originaire, et donc un peu connaisseur de son passé récent, faites un saut ces jours-ci, vous ne pourrez que vous étonner, voire plus. Toute la grande artère, avenue Hassan II, qui va de la place de Lafayette (ou plus localement Lafiatte, devenue place de la Résistance) au siège de la wilaya, a été considérablement embellie.

Belle avenue en effet qui s’est toujours distinguée par sa largeur, les enfilades conjuguées de platanes et de palmiers et l’architecture de style colonial de quelques édifices administratifs tels que la Cour d’appel, la poste, la banque du Maroc, la place de Florence ou la Trésorerie. Entre la belle promiscuité des palmiers et des platanes coulait un ruisseau qui descendait l’avenue en charriant feuilles et fruits venus des vergers en amont. Cette image bucolique remonte, vous vous en doutez, au passé. Au fil des années, cette artère s’est clochardisée, le ruisseau s’est asséché, les palmiers ont périclité et les détritus ont envahi les espaces verts. C’est le lot de nombreux endroits à travers le pays depuis des années.

Mais voilà que ces derniers mois, les édiles de la ville ont pris la décision, dans un sursaut soudain et furieusement volontariste, de relooker cette artère. Cette opération d’embellissement, louable au demeurant, sent plus le relookage que la réhabilitation. C’est d’ailleurs souvent le cas chez nos édiles qui veulent en mettre plein la vue au lieu d’y mettre de l’art et parfois seulement du bon sens. Certes, l’imagination n’est pas toujours au pouvoir et encore moins dans les conseils locaux.

Mais puisqu’on a pu trouver les fonds pour planter une débauche de fleurs de toutes les espèces et dont certaines ne passeront pas l’été ; puisqu’on a pensé à ces jets d’eau qui giclent de toutes parts, à cette fontaine monumentalement kitch qui attire une foule ahurie, pourquoi n’a-t-on pas pris le temps de réfléchir à intégrer tout cela dans l’environnement de cet espace urbain et dans la cohérence avec son passé ?

Visiblement, on n’a pas pris ce temps et c’est ainsi que l’on est accueilli, d’emblée, dans la grande place jouxtant la wilaya, par ce monument hystérique sous forme de fontaine. Cette fontaine est toute une fable. Et que raconte cette fable de la fontaine ? Un globe terrestre en faux marbre tourne, probablement à l’aide d’un système hydraulique, au sommet d’une immense colonne d’où jaillit de l’eau. Tout est gris, même le globe censé, peut-être, représenter le monde tel qu’il est.

On se croirait devant une installation d’un artiste résolument engagé dans une vision écologiste dénonciatrice, alter-mondialiste et alarmiste, tendance Greenpeace. D’autres petites fontaines, zâama modernes, sont dans la même tonalité, qui n’est pas sans rappeler la vision anxiogène du dessinateur Gourmelin, dont la revue Lamalif avait fait son illustrateur attitré et bénévole des années durant ; et quelles années ! C’est vous dire si ces gens-là ont une certaine vision de l’art et de la culture.

Ils en ont une en tout cas qui consiste à cultiver l’art floral tracé au cordeau qui ne dépasse pas le périmètre touristiquement visible. Celui que l’on emprunte normalement, ou officiellement, lorsqu’on se rend de la médina vers la sortie de la ville pour accéder à l’autoroute. Dès que l’on s’égare dans une rue perpendiculaire ou adjacente tout le long de l’avenue, on n’a plus droit à cette floraison. Pire, on n’a jamais vu autant de trous dans la chaussée, de crevasses sur les trottoirs occasionnés par le chantier de la grande artère.

Comme d’habitude, ce sont les petites rues qui paient pour la grande. Pour qu’elle soit belle, fleurie et que s’extasie à sa vue la foule venue des quartiers difficiles et qui n’a jamais connu la splendeur passée et simple de cette belle avenue. Enfin, dans cette exposition florale, la grande oubliée, c’est quand même cette belle et prestigieuse place de Florence. Qu’un tel espace fût jumelé, comme la ville du reste, avec la belle cité italienne n’était pas un hasard. Mais que cette place à l’allure florentine, située au cœur même de l’artère soudainement fleurie, soit réduite à un terrain vague est une bien triste métaphore de la décrépitude de la politique urbaine. Il est des embellissements qui sont jolis comme des mensonges.

Ils tiennent souvent de ces décors de cinéma hollywoodien : aussi tapageurs et chargés qu’éphémères et dispendieux. Mais puisqu’on est dans la fiction, rappelons, comme l’a dit Robert Bresson, si nos souvenirs sont exacts, qu’un «film n’est pas une addition d’images, mais une soustraction de plans et de séquences»