La diplomatie turque, au-delà  du kémalisme

Le réseau GULEN est fortement présent dans le monde arabe, de l’Egypte jusqu’au Maroc, en passant par le Soudan et le Yémen… Les écoles « al Fateh » concurrencent désormais à  Tanger comme à  Casablanca les missions culturelles françaises ou espagnoles. Au Maroc, les acolytes de GULEN ont leurs accointances parmi les activistes islamistes et ont leurs entrées dans les hautes sphères de l’islam officiel, sans oublier le festival des musiques sacrées qu’ils enrichissent par leur contribution artistique.

Du haut de la tribune du Parlement, un député AKP,  Omer çelik, dira : «Gaza est une affaire interne». On croit rêver pour peu qu’on connaisse l’histoire moderne de la Turquie qui s’est faite en tournant le dos au monde arabe. En 1994, la Turquie et Israël avaient signé un traité stratégique, et les deux pays avaient en commun leur aversion pour le monde arabe, «hermétique à la modernité». Depuis l’incident de la flottille de Marmara en mai 2010, rien ne va plus entre Israël et la Turquie.

Il y a incontestablement une nouvelle Turquie, et sa diplomatie n’est que l’expression des changements profonds que ce pays a connus avec une forte urbanisation et l’émergence d’une nouvelle classe moyenne avec d’autres référents culturels. Sans bien sûr omettre le contexte international. Depuis le 11 Septembre, et peut-être avant. La tragédie bosniaque a ravivé la mémoire «ottomane» même chez l’ancien premier ministre qui se revendiquait du kémalisme, Turgut Özal. Le 11 Septembre a exacerbé l’islamité de la Turquie par un double effet contradictoire. D’un côté, les Américains qui mettent en avant l’islam turc, perçu comme étant tolérant et qui pourrait faire bon ménage avec la modernité, par opposition à l’islam arabe, taxé d’être violent et arriéré. De l’autre côté, la Turquie ne fut pas épargnée par la montée de l’islamophobie, en Europe particulièrement. Les chicaneries de l’Union européenne quant à l’adhésion de la Turquie, en jouant les dossiers des droits de l’homme, les Kurdes, les Alévis (minorité chiite), «le génocide arménien», la peine de mort, ont décidé les maîtres d’Ankara de chercher ailleurs. Le monde arabe n’est qu’une partie de cet «ailleurs» que la diplomatie turque, avec ces facettes économique et culturelles, œuvre à conquérir… La Turquie est une place tournante entre le monde arabe, le Balkan et le Caucase, et toutes ces trois composantes ont, pour les nouveaux maîtres d’Ankara, une charge historique, voire émotionnelle. Après la chute du mur de Berlin et l’affranchissement des républiques de l’Asie centrale, les Turcs renouent avec leurs «frères» avec qui ils partagent la même langue.

On ne peut avancer que l’architecte de ce changement est le chef de la diplomatie, Ahmet Davutoglu, mais il est celui qui saura canaliser les nouvelles orientations de la nouvelle Turquie… Professeur de relations internationales à l’Université islamique de Malaisie, il a été en contact avec une autre modernité, autre que l’occidentale. Il a une vision de l’action diplomatique de son pays qu’il avait décliné dans un livre, La profondeur stratégique, publié en anglais, en 2001. Il n’est pas dans l’angélisme de Necmettin Erbakan qui a inauguré ses sorties diplomatiques en rendant visite à l’Iran et la Libye de Kadhafi, de quoi dresser contre lui les gardiens de la république. Davutoglou est un pragmatique. Il ne remet pas en cause l’engagement avec l’OTAN, ni les relations avec l’UE. Mais il n’est pas confiné dans les lignes rouges que pourraient lui assigner les Américains ou les gardiens du temple. Les deux lignes rouges sont l’Iran et Israël. La nouvelle diplomatie turque a d’excellentes relations commerciales avec l’Iran, qui n’ont été entachées que récemment, à la suite du dossier syrien où la Turquie et l’Iran ont deux vues diamétralement opposées. La lune de miel touche peut-être à sa fin entre les néo-ottomans et héritiers des safavides. Mais dans ce nouveau chambardement, qui n’est pas sans rappeler l’acte de naissance du Moyen-Orient moderne, au lendemain de la Première Guerre mondiale, avec ce qui est communément appelé les accords de Sykes-Picot, une nouvelle carte se dessine. Trois grands acteurs s’activent, l’Iran, la Turquie et Israël. Israël est désormais isolé depuis qu’il a cessé d’être l’allié stratégique de la Turquie et la chute de Moubarak. Le monde arabe, jusqu’à l’heure, n’est pas un acteur, mais plutôt objet d’influence.

La diplomatie culturelle suit le mouvement de la diplomatie politique, si elle ne lui pave pas la voie. Le gouvernement turc ouvre des centres culturels dans l’espace vital des républiques asiatiques centrales et des Balkans. Une agence a été créée et qui a pour mission de restaurer les monuments dans ce qui était l’empire ottoman. Il y a un peu plus de cinq ans, un différend a opposé les maîtres d’Ankara au Royaume saoudien, quand les Wahhabites ont rasé une forteresse ottomane aux faubourgs de La Mecque. Et puis la razzia des télé- feuilletons turcs, dans l’espace audio-visuel arabe, qui ne manquera pas d’affecter les référents culturels dans le monde arabe.

Par ailleurs, la nouvelle diplomatie turque a su mettre à profit le maillage caritatif et social de Fethualh Gülen qui se revendique de l’héritage mystique de Baddi Zeman Nurssi. Gülen a su, dans le contexte de l’après-chute de l’empire soviétique et le 11 Septembre, développer son réseau en multipliant les écoles, les mosquées et les hôpitaux, dans les anciennes républiques islamiques «soviétiques» et dans les Balkans, en mettant en avant l’image d’un islam tolérant, voire accommodant. Plus tard, c’est en Europe que le réseau Gülen tissera sa toile, voire jusqu’en Amérique. La fondation que préside Gülen est présente dans pas moins de 114 pays dans le monde ! Le réseau Gülen est fortement implanté dans le monde arabe, de l’Egypte jusqu’au Maroc, en passant par le Soudan et le Yémen… Les écoles «al Fateh» concurrencent désormais à Tanger comme à Casablanca les missions culturelles françaises ou espagnoles. Au Maroc, les acolytes de Gülen ont leurs accointances parmi les activistes islamistes du Mouvement unicité et réforme( Attawhid Wal Islah) et ont leurs entrées dans les hautes sphères de l’islam officiel, avec la Rabita al Mohammadia, et le ministère des affaires religieuses, voire les causeries religieuses auxquelles ils assistent, sans oublier le Festival des musiques sacrées qu’ils enrichissent par leur contribution artistique. On ne désigne la Turquie, dans ces sphères, que par Dar al khilafa, appellation on ne peut plus chargée. La revue Hira, en arabe -de bonne facture, cela dit en passant – parrainée par le même réseau, éditée à Istanbul, est imprimée à Rabat… Le réseau de Gülen a été savamment mis à contribution par la diplomatie officielle. Il y a incontestablement dans l’action diplomatique de la Turquie de l’ingéniosité et la suite dans les idées. 

Etait-ce une incartade quand le premier ministre turc Erdogan rétorquait au président français Sarkozy qui prenait à bras le corps le dossier arménien, en lui rappelant les atrocités commises par l’armée française contre le peuple algérien, ou plutôt une reprise là où l’histoire s’était arrêtée un 5 juillet 1830, sur la baie d’Alger à Sidi Freuch ? Des tribulations qui ont eu de fortes répercussions sur «l’empire chérifien fortuné». Sommes-nous conscients de ce retour de l’histoire ?