La dignité n’a pas de prix

Dans l’univers du sport de haute compétition auquel il appartient, les enjeux matériels sont énormes et les règles en matière de contrôle de soi draconiennes. Mais Zinédine Zidane, par son coup de boule, a dit «stop, on ne joue plus». Cela lui a peut-être coûté la Coupe du monde mais qu’est-ce qu’un trophée, fût-il en or, face à  la capacité de conserver à  son regard sa hauteur ?

Sous le regard de centaines de millions de téléspectateurs, l’idole a volé en éclats. Au moment même où le panthéon des joueurs lui ouvrait grand les bras, le héros s’éclipsait par la porte de service. Détrônant le mythe, l’humain reprenait ses droits.

«Zinédine Zidane président» ! En lettres de feu, sur l’Arc de triomphe, son nom avait brillé de mille feux. C’était en 1998, quand le capitaine des Bleus ramena avec son équipe black blanc beur le trophée tant convoité. Parce qu’il l’avait sacrée championne du monde, la France en fit l’élu de son cœur. Depuis, l’histoire d’amour de ce fils d’un berger kabyle avec le peuple de France ne s’était plus démentie. Considéré comme la personnalité préférée des Français, Zinédine Zidane, jusqu’à cette date fatidique du 9 juillet, était sans doute le joueur le plus encensé de la planète. Lors de cette dernière Coupe du monde, son come-back et, avec lui, celui de cette équipe de France que l’on disait vieillissante et usée, à la tête de la compétition lui valut tous les hommages. Zizou par ci, Zizou par là, on n’en avait, côté presse comme côté supporters, que pour lui. A tel point que, lorsque le commentateur français démarra sa couverture de la finale, dans son seul nom il fit se fondre le Onze de France. D’abord il y avait Zizou, puis venaient les autres. A la septième minute, suite à un penalty, le capitaine des Bleus ouvrit la marque en osant une «penalka», un tir, aux dires des spécialistes, d’une audace folle. Autour de lui, on trembla avant d’applaudir une nouvelle fois le jeu de génie de l’un des meilleurs footballeurs de sa génération. Comment un tel virtuose peut-il cesser de jouer ?, ne cessait de répéter le commentateur du match. Dans les coulisses, on attendait le coup de sifflet final pour dérouler le tapis rouge en l’honneur du futur plus célèbre des retraités quand brutalement, à la 112e minute, l’étoile implosa en plein vol. Un coup de tête non plus dans la balle mais dans la poitrine d’un joueur adverse et tout fut terminé. Carton rouge, expulsion et renvoi du coupable dans les vestiaires. Brutalement, il n’y eut plus de Zizou sur le terrain. Ni dans les propos du commentateur du match. En quelques instants, comme un bateau qui coule à pic, le n° 10 plongea dans l’ombre.

S’il y eut un moment de vérité pure au cours de ce Mondial, moment où la dimension humaine fut plus grande que toutes les logiques mercantiles, ce fut là, en cet instant précis. Plus rien d’autre ne compta que l’affront à laver. Le sacre, la gloire, la victoire, tout cela passa au second plan devant l’honneur bafoué. Dans ce coup de tête, brutal et impérieux, il y avait quelque chose de fascinant. De condamnable certes au regard de la loi du sport ou même des règles sociales qui interdisent qu’on se rende justice soi-même, mais de fascinant par ce qu’il rappelle des ressorts profonds de l’être. La dignité est constitutive de l’humain. Y attenter, c’est tenter de l’annihiler. De tout temps et dans toutes les sociétés, la défense de l’honneur a été au cœur des rapports entre les hommes. Pour elle, on sacrifiait jusqu’à sa vie, dans le cadre de duels comme d’autres traditions culturelles. Zinédine Zidane, l’espace de quelques instants, n’a plus été le professionnel aux nerfs d’acier. Il est redevenu un homme touché à vif dans ce qui le fait être. Les quatorze cartons rouges ramassés au cours de sa carrière témoignent de son extrême sensibilité sur ce plan-là. Avec ce quinzième, il ne sacrifia certes pas sa vie, mais sa sortie sous les vivats. Peut-être même la victoire de son équipe. «Je m’excuse mais je ne regrette rien», devait-il dire quand il vint s’expliquer sur son geste. On ne saura pas la teneur exacte de l’insulte puisqu’il se refusa à la livrer mais on comprit qu’elle fut, pour lui, de l’ordre de l’intolérable.

Cet incident – seule la couverture planétaire en fait un événement – inspire deux réflexions. La première se rapporte à sa trame romanesque. Ce coup de tête qui, en même temps qu’il envoie l’adversaire au tapis, expédie son auteur sur le banc des proscrits, relève du registre de la tragédie grecque. Arrivé au sommet de sa gloire, le héros s’écroule, terrassé par lui-même. Le précipice l’aspire. Alors qu’il était tout, soudain il n’est plus rien. Au-delà, ce fait divers médiatique rappelle combien, même dans les scénarios les mieux rodés, tout, absolument tout peut arriver. Le côté imprévisible de la condition humaine – et de l’être humain – y est ici formidablement illustré.

L’autre réflexion se rapporte à cette notion de dignité humaine. Dans des sociétés à composante tribale comme les nôtres, on a longtemps été très sourcilleux sur le plan de l’honneur. Si sourcilleux que l’on pouvait tomber, au nom de sa défense, dans des dérives extrêmes. Dans les temps actuels, pour diverses raisons, il y aurait plutôt tendance à reléguer cette dimension-là, toute fondamentale qu’elle soit, au second plan. Dans l’univers du sport de haute compétition auquel il appartient, les enjeux matériels sont énormes et les règles en matière de contrôle de soi draconiennes. Mais Zinédine Zidane, par son coup de boule, a dit «stop, on ne joue plus». Cela lui a peut-être coûté la Coupe du monde mais, en y réfléchissant, qu’est-ce qu’un trophée, fût-il en or, face à la capacité de conserver à son regard sa hauteur ?