La destruction créatrice

Le processus, que Schumpeter appelle la «concurrence destructrice», contribue à déclasser des activités, des emplois et des machines. Mais cette concurrence destructrice est aussi une «destruction créatrice» qui détruit continuellement ses éléments vieillis en créant continuellement des éléments neufs.

Nous sommes en pleine «destruction créatrice», selon la formule de l’économiste Joseph Schumpeter : des entreprises naissent et meurent dans un fracas assourdissant. Le glas a sonné il y a quelques mois pour la BNDE, une institution financière qui faisait la pluie et le beau temps depuis des décennies dans le «capitalisme» marocain. Sans oublier la fin de quelques fleurons de l’industrie nationale. Quant à la mortalité infantile des PME, elle est toujours élevée. Pas facile, au milieu d’une telle tempête, de deviner où les éléments déchaînés nous entraînent…
D’abord, en prenant du recul, en mettant les événements actuels dans la perspective du temps long, des lignes de force se dégagent : déprotection, mondialisation, libre-échange…. En même temps que les frontières deviennent plus perméables, les entreprises se fragilisent, leur fonctionnement interne se complique, du fait précisément qu’elles s’exposent aux vents du large. Nous sommes manifestement entrés dans une ère de concurrence. Nous quittons ce paysage balisé à l’ombre duquel que de rentes se sont constituées ! Et pourtant, cette voie se révèle très risquée, sur le plan tant de la survie des entreprises que des conditions d’emploi des salariés. Elle ne ressemble guère à un chemin tranquille qui conduit imperceptiblement à un avenir radieux. N’a-t-on pas inventé cette formule lapidaire des trois tiers pour quantifier les risques de l’ouverture. Dans l’enjeu du libre-échange, seul un tiers des entreprises marocaines a le potentiel intrinsèque pour rivaliser avec ses concurrents. Le second tiers devra compter sur l’apport de la politique publique pour se mettre à niveau. Le dernier tiers est inéluctablement condamné à la disparition. Une sentence qui vaut plus par sa force expressive que par sa pertinence comptable.
S’il est important de chercher à comprendre où le vent nous entraîne, ce n’est pas simplement pour la satisfaction intellectuelle de ne pas mourir idiot. C’est aussi parce que ce processus d’ouverture, s’il est peut-être porteur d’opportunités réelles, risque d’abord de broyer au passage de multiples destins. Il a de fortes chances aussi de remodeler profondément la répartition des richesses et des activités, en délaissant les espaces qui n’auront pas compris à temps ce qui se jouait. Il est donc essentiel d’analyser ce qui se produit dans le monde des entreprises pour pouvoir l’influencer et maîtriser les turbulences qui l’agitent.
Ce processus, que Schumpeter appelle la «concurrence destructrice», est générateur de «gaspillage social». Il contribue en effet à déclasser des activités, des emplois et des machines. Mais cette concurrence destructrice est aussi une «destruction créatrice» qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. L’histoire, faut-il le souligner, a apporté un cruel démenti aux analyses de Schumpeter. Le capitalisme peut-il survivre ? Non, je ne crois pas qu’il le puisse. (…) Le socialisme peut-il fonctionner ? A coup sûr, il le peut. Pauvre Schumpeter : il a tout faux, dirions-nous aujourd’hui.
Mais ne nous hâtons pourtant pas d’enterrer Schumpeter au cimetière – bien rempli – des économistes qui se sont trompés. Ce serait passer à côté de l’essentiel : le rôle dynamique et révolutionnaire de l’entrepreneur, c’est-à-dire de celui qui consacre son énergie et risque son argent pour produire et vendre autre chose, ou autrement, comparé à ce que font les entreprises en place. Car dans cette marche en avant chaotique et déstabilisatrice peut prendre naissance un nouveau monde. Grâce à l’introduction de nouvelles méthodes de production par des innovateurs. De la prophétie de Schumpeter retenons deux messages. Tout d’abord, il ne faudrait pas remettre en cause des choix sous prétexte qu’ils nous défient. Ensuite, demain plus encore qu’aujourd’hui, nous avons besoin d’entrepreneurs qui mettent en œuvre efficacement travail, capital et matières premières pour produire les biens et les services que le village planétaire consomme. C’est, à quelques exceptions, cette race d’entrepreneurs qui fait encore défaut au Maroc. Pour que la destruction soit réellement féconde