La dernière fontaine est un océan (7)

Heureux les conteurs qui peuvent commencer par leur incipit magique, «il était une fois», et puis laisser la suite venir. Heureux donc ces porteurs de mots qui les sèment à tout vent et au tout-venant; ceux-là mêmes qui distribuent des contes et tissent des histoires à dormir debout et aussi celles qui hantent le sommeil.

Ils les concluent invariablement par une autre formule comme un post-scriptum qui provoque la frustration de l’audience: «Mon conte est parti avec l’eau du fleuve et moi je reste avec les hommes du bien». (M’chat khrafti m3a al ouad, ou bqit ana m3a lejwad). Les “hommes du bien” auraient pourtant bien aimé qu’il continuât…

En entamant ces évocations en forme de feuilleton ou de «micro-récits autobiographiques» depuis plus d’un mois, chaque fois que je décide de continuer à jouer au conteur de soi, je me pose cette même et obsédante  question : «Maintenant que je me suis jeté à l’eau de la souvenance, que pourrais-je raconter qui soit digne de l’être?» C’est une question qui flinguerait n’importe quelle volonté d’écriture aussi ferme soit-elle. Surtout lorsque la procrastination, embusquée entre une douce paresse et une constante velléité, vous guette à chaque instant et vous dissuade d’aller plus loin: «Allez vieux! Il y a un temps pour tout». Mais ayant déjà emprunté un sentier étroit de la mémoire, je ne puis qu’essorer celle-ci pour en extraire ce dont je peux encore me souvenir. Une autre voix alors, et non des moindres, celle du poète Aragon, me murmure: «Commencer, c’est parler, écrire. Finir, ce n’est que se taire. C’est pourquoi, tout compte fait, j’attache plus d’importance à la phrase du début qu’à la phrase terminale. Tant qu’il n’a pas de commencement, un sentier n’est pas un sentier». Mais qu’elle était la phrase de mon début ? Et quel est ce sentier à suivre, quel est ce chemin à cheminer et à débroussailler ?

«C’est l’histoire d’un homme qui est sorti de chez lui pour aller voir ce qu’il y avait ailleurs, derrière la frontière». C’est ainsi que commence le livre du grand écrivain-reporter polonais, Ryszard Kapuscinski, consacré à celui que l’on considère comme le «père de l’histoire» : le Grec Hérodote. C’est un début qui ressemble à celui d’un conte. Mais lorsqu’on n’est ni un Hérodote traversant les frontières, ni un historien relatant épopées et batailles ; lorsqu’on se refuse en plus d’être l’histrion d’un passé composé et fuyard, il est plus sage de se contenter d’une  traversée de soi afin de retrouver un rêve oublié. Une traversée avec un aller-retour autant que possible. Aller là-bas, de l’autre côté de soi.

Entre la vie rêvée de Mallarmé et la vie aventureuse de Rimbaud, il y a largement de la place pour la vie ordinaire d’un étudiant boursier qui a quitté chez lui sans traverser aucune frontière, sinon un pont, celui du fleuve Bouregreg. Auparavant, une préinscription acceptée avec une bourse auprès de l’Université d’Aix en Provence en France pour des études littéraires n’eut aucune suite de ma part : le prix du billet du train pour cette ville de Provence dépassait largement les capacités financières paternelles. Une autre inscription auprès de l’Institut des hautes études cinématographiques (l’IDHEC) à Paris fut rejetée catégoriquement, d’un grand coup de tampon rageur, par le préposé au bureau des bourses du ministère de l’éducation nationale : pas de bourses pour ce type d’études! Le cinéma ? Non mais et quoi encore ? Alors va pour la fac de droit à Rabat, option droit public ou sciences politiques. Sciences Po, comme les étudiants qui nous avaient précédés aimaient bien l’appeler pour se donner de l’importance en se référant au prestigieux et sélectif institut français du même nom. Nous étions quelques-uns à avoir ajouté un «T» à «Po», les uns parce que la brasserie-brochettes Chateaubriand était à un jet de capsule de «Flag Pils» de la Faculté de droit, et moi tout simplement parce que je n’ai pas eu de «pot» pour mes autres inscriptions à Aix et à Paris. Faire contre mauvaise fortune, bon pot. Santé !

Bref retour au présent, c’est-à-dire bien des années plus tard. Récemment, l’ami écrivain et critique littéraire, Salim Jay, a retrouvé et m’a envoyé un petit texte publié un dimanche 23 avril de l’année 1983 dans le journal Almaghrib, dans une rubrique que j’avais intitulée «Variation sur une ville à vivre». Cette rubrique était destinée à boucher les trous dans les pages culturelles en cas de besoin, de retard ou de défaillance d’un collaborateur. Comme je n’ai rien gardé ou si peu de choses de ce que je publiais à l’époque, je n’ai d’abord pas reconnu ce bout de papier. Mais ma signature était bien là en bas du texte, telle qu’imprimée à chaud et en caractères de plomb. En voici une partie de ce texte écrit, perdu et retrouvé : «Il sort de la grande gare de la ville, un sac à la main et dans l’autre un bout de papier avec une vague adresse d’un cousin germain. Il descend la grande avenue rénovée et marque un arrêt devant une fontaine bizarre faite de bric et de broc. Il immortalise cet instant par une photo Polaroïd, reprend son chemin entre une enfilade de palmiers, puis s’arrête encore devant une autre fontaine en forme de pâtisserie. Pas de Polaroïd, il faut économiser. Les fontaines, c’est comme les fables, il ne faut pas les prendre à la lettre. Longeant toujours la grande artère, il change de quartier sans changer d’avenue. C’est la médina : brouhaha des marchands à la sauvette et les odeurs de frites et de poisson. Le bout de l’avenue se termine par une pente qui donne sur un cimetière marin. La dernière fontaine est un océan».