La dépression tunisienne

Les visites de la Tunisie sont toujours prétexte à  des comparaisons, à  une saisie des points de convergence ou de divergence avec notre réalité. Un séjour de proximité redresse les prismes d’un suivi à  distance.

Les visites de la Tunisie sont toujours prétexte à des comparaisons, à une saisie des points de convergence ou de divergence avec notre réalité. Un séjour de proximité redresse les prismes d’un suivi à distance. Quand il s’agit de la Tunisie de l’après-révolution, dans ce qu’elle a de vivant, on est que plus enclins à nous débarrasser de nos grilles de lecture et laisser libre cours à nos interrogations. On sort de cet exercice avec des impressions fortes sur ce qu’il y a de mouvant et d’incertain dans les sphères de l’économie, de la politique et de la société.

Le «temps politique» continue, certes, d’occuper le devant de la scène, mais dans un contexte d’incertitudes économiques préoccupant. L’aggravation des déséquilibres commerciaux et budgétaires ont incité la Tunisie à négocier un accord de confirmation avec le FMI. Les voyants sont effectivement à l’orange dans une économie en perte de vitesse. La baisse des réserves en devises étrangères et la chute du dinar sont source de préoccupations. Les moteurs de l’économie tunisienne, les phosphates, le tourisme, le textile souffrent d’une baisse de compétitivité. Les banques publiques sont écrasées par les créances douteuses. La dette bien que soutenable sur le moyen terme l’est peu à court terme, ce qui freinerait la relance budgétaire. Les 4% de croissance attendue pour 2013 sont compromis, ce sera plutôt 3%. Chômage en hausse, inflation grandissante, secteur informel en expansion, le tableau de la situation économique actuelle est loin d’être apaisant ! C’est dans ce contexte que Moody’s a durci son jugement, la note de la Tunisie a été abaissée et assortie de perspectives négatives. Il reste à entamer les réformes pour rétablir la confiance et relancer l’investissement. Plus facile à dire qu’à faire. Mustapha Nabli, ex-gouverneur de la Banque Centrale, impute cette situation à l’environnement politique. L’insécurité, l’instabilité expliquent, selon lui, le glissement économique actuel du pays.
Il est vrai que le gouvernement de la Troïka tarde à prendre les bonnes décisions, manquant de réactivité et de visibilité concernant les réformes. Les négociations autour d’une feuille de route consensuelle avec les autres acteurs politiques n’avancent pas suffisamment. Grisé par le succès électoral, Ennahda s’est évertué à étendre son hégémonie sur tous les espaces de pouvoir. Il contrôle les portefeuilles ministériels les plus importants (Intérieur, Justice, Affaires étrangères, etc..), s’infiltre dans tous les rouages de l’Etat. L’arrogance et l’autoritarisme imprègnent ses positions. Ses partenaires politiques sont traités comme de simples cautions démocratiques. Il tergiverse sur l’inscription des droits universels dans la loi fondamentale, instrumentalise le débat identitaire… En ne parvenant pas à franchir le pas entre militantisme et exercice du pouvoir sans dogme, il s’est montré incapable de gérer efficacement l’Etat. A trop vouloir imposer ses vues, à laisser les salafistes jouer les épouvantails, il a semé le doute dans l’esprit d’une grande partie de la population. Tenu pour responsable des maux que traverse le pays et plus que jamais divisé, il se retrouve aujourd’hui en situation difficile. Réprimée sous Ben Ali, l’opposition moderniste avait survécu grâce à des figures emblématiques. Mais elle est restée déconnectée de la réalité de terrain. Au lendemain de la révolution, elle s’est trouvée noyée dans un échiquier politique pléthorique, composé de plus d’une centaine de nouvelles formations. Dans cette soudaine effervescence ambiante, les modernistes, n’ont pas su moduler leur discours pour séduire les classes populaires.
Désorganisés, ils n’ont pas su cerner les attentes réelles des Tunisiens. Face au landernau politique, une société civile éclatée s’active sur tous les fronts, défend tant bien que mal le caractère civil de l’Etat.

S’il fallait retenir une seule idée que se faisait les Tunisiens du lendemain de la révolution, ce serait l’espoir d’une liberté d’expression sans entrave. Une véritable agora, nourrie par des débats sans fin, s’est instaurée. Passé le moment d’euphorie, au moment où les Tunisiens voulaient jeter les fondements d’une nouvelle république, ils découvrent les divisions politiques, les jeux qu’implique tout pouvoir. La Constitution est loin d’être bouclée et le provisoire est toujours d’actualité. Les propos recueillis, ici et là, révèlent la grise mine que font les citoyens. «On avait des revendications de liberté ; aujourd’hui c’est celle du pain quotidien qui prédomine..», lance un jeune chômeur. «La révolution, c’est bien mais il faut que les affaires tournent», clame un chauffeur de taxi. «C’est insupportable, trop nombreux, avec des discours incohérents, les partis ont fini par lasser l’opinion», tempête une guichetière d’un bureau de change. L’espoir s’est mué en incrédulité pour finir en désenchantement. Plus rien n’est tabou, les Tunisiens sont libres, mais ils n’y croient plus. Un goût amer d’inachevé, la transition cafouille et les échéances politiques sont en suspens. Que s’est-il passé en deux ans et demi de transition qui éloigne les Tunisiens des ferveurs de l’esprit de la Révolution ? Le diagnostic lâché par Fethi Benslama, professeur de psychopathologie, auteur de Soudain, la Révolution ! (Ed. Denoël, 2011) est sans appel. «Il y a dépression et les Tunisiens ont raison d’être dépressifs. Ils ont vécu un moment proprement révolutionnaire, mais quelque chose a été arrêté dans ce processus qui aurait pu aller plus loin dans l’idée de la justice, dans les formes de liberté et de participation au jeu démocratique». Ce n’est pas Ben Ali que les gens regrettent. Les déçus regrettent plutôt que les fondamentaux de l’État auparavant garantis ne le soient plus : la sécurité n’est plus assurée, l’économie est en panne, le service au public se dégrade. L’autre phénomène qui a affecté les Tunisiens, avance le psychanalyste, c’est l’apparition de ce mode conservateur qui veut fonder la perception politique et la prise en compte des problèmes de la société à travers la morale.

Il faut souhaiter que la dépression soit temporaire. L’avenir de la Tunisie se jouera dans les prochains mois. Les enjeux sont considérables. Les Tunisiens sont entrés dans un processus de maturation, en tant que sujets politiques. La construction politique doit être à la hauteur des aspirations du peuple. Un sursaut reste possible.