La culture entre la mémoire et l’oubli

S’il est un secteur où l’on peut laisser son empreinte, c’est bien celui de la culture. un musée, un espace dédié à la culture, une loi relative à la promotion du livre, des métiers du spectacle, un théâtre, un festival ou un salon du livre.

«Il n’y a pas de sens à l’histoire, mais l’histoire donne un sens au présent». C’est ce qu’affirmait l’historien médiéviste, Jacques le Goff, spécialiste de l’anthropologie médiévale et de l’histoire des mentalités. Deux disciplines qui nous manquent cruellement par ces temps sans mémoire, car elles nous auraient bien aidés à remonter notre histoire en connaissance de cause afin de donner un sens à notre présent. Ô ! il ne s’agit pas d’un temps remontant loin dans l’histoire. Non, juste quelques années, un peu plus de trois décennies dans notre histoire contemporaine. Autant dire trois fois rien, à l’échelle de la profondeur et la longueur de notre Histoire. On peut prendre, au hasard, n’importe quel domaine de la vie politique, économique, sociale et culturelle et se référer à ce qu’il en était, disons, à la fin des années 80 : Comment était-il traité, perçu ou vécu ? Son historique nous instruirait certainement sur nombre de ses aspects, ses atouts, ses faiblesses et la mentalité des gens et, peut-être, comme dirait Le Goff, donnerait-il un sens au présent. Prenons au hasard le domaine de la culture : le département qui en préside la destinée, les choses de la culture ou tout ce qui lui est apparenté ou attribué à tort ou à raison. Ce département a vu la succession de responsables aux profils aussi divers que contrastés. Depuis qu’il a été en charge de ce qu’on a appelé improprement «les Affaires culturelles», il y a eu, dans l’ordre chronologique, un fqih (théologien), un grand et fin lettré, suivis d’un cortège de responsables qui vont de l’artiste sans œuvre déguisé en politicien au politicien sans art déguisé en on ne sait quoi. De temps à autre, surgis comme des lapsus, il y a eu un philosophe, un écrivain, une artiste et puis d’autres personnalités. Il n’est nullement question ici de juger la culture ou la compétence à gérer les «affaires culturelles» de telle ou telle personne. Chacun a dû faire ce qu’il avait pu, avec les moyens dont il disposait et le personnel dont il avait hérité. Le bilan des uns et des autres est-il «visible» ? Quelles en sont les traces ou les vestiges ? Car s’il est un secteur où l’on peut laisser son empreinte, c’est bien celui de la culture. Un musée, un espace dédié à la culture, une loi relative à la promotion du livre, des métiers du spectacle, un théâtre, un festival ou un salon du livre. Bref, laisser «une trace et non une preuve, car seules les traces font rêver», comme dit René Char.

De mémoire d’un journaliste, curieux et contemporain des «affaires culturelles», il n’existe aucune loi ou projet de loi, jusqu’à aujourd’hui, portant ou non le nom d’une personne et concernant un secteur ayant un lien direct avec la culture. Qu’est-ce à dire ? Combien coûterait-il d’argent pour concevoir une étude et élaborer un projet de loi dans tel ou tel domaine du livre, du théâtre, de la musique ou des arts vivants ? Moins en tout cas que ce que coûterait l’organisation improvisée d’un festival au rayonnement confidentiel et dans une ville sans infrastructures culturelles. Mais le problème, disait un écrivain roumain, n’est pas le ministère de la culture, c’est la culture du ministre. Et par culture on n’entend pas le fait d’avoir assez lu, assez vu et assez entendu à propos des lettres et des arts, mais la capacité d’imaginer, l’ouverture sur le Beau et l’amour du partage. Faut-il croire alors que l’imagination n’a jamais été au pouvoir dans ces lieux où se décide le sort de la culture ? L’imagination, on ne sait pas, mais la mémoire, elle, a été oblitérée, voire effacée. De sorte qu’il est difficile de trouver des archives et des traces, aussi rares soient-elles, témoignant de ce qui a été fait, bien ou mal, par tel responsable dans les années 80. Chaque successeur efface les traces de son prédécesseur afin d’asseoir son règne tel un nouvel empereur se rêvant en sauveur ou en bâtisseur. Si l’on prend, actualité oblige, le cas du Salon international de l’édition et du livre, dont l’acronyme SIEL est tout un rêve, presque le vœu pieux d’une prière lancée dans l’autre ciel. Quoi qu’on en dise, cette année, la nomination le désignant comme «la 25e édition», il existe en fait depuis plus de 30 ans. Eclipsé, combattu puis organisé tous les deux ans avant de devenir un «salon maghrébin du livre» mort-né, le SIEL a été rejeté parce que considéré comme une «réalisation» du ministre d’avant. Il ne fallait donc pas le reconduire, même pas pour l’améliorer, l’actualiser et le promouvoir afin de capitaliser sur le grand succès qu’il avait enregistré pendant les cinq premières éditions. La culture de la terre brûlée a fait tant de dégâts dans ce domaine comme dans d’autres. Mais on ne peut effacer le passé par l’oubli, et l’espérance dans l’avenir s’invente souvent par un devoir de mémoire et s’invite à travers un exercice d’admiration.