La culture en deuil

Par leur appartenance à la même génération mais également par leur aura, Fatima Mernissi et Tayeb Sadikki étaient associés dans notre esprit en tant que monstres sacrés de la culture marocaine. Qu’aurait été la sociologie et le féminisme marocains sans Fatima Mernissi, qu’aurait été le théâtre marocain sans Tayeb Saddiki ?

Pour le monde de la culture au Maroc, ces trois derniers mois auront été terribles. Le 30 novembre, il perdait la grande et irremplaçable Fatima Mernissi, terrassée par la maladie. Personne n’avait vu venir cette disparition tant, en dépit de ses 75 ans, ce personnage unique avait conservé une prodigieuse juvénilité. Quelques semaines plus tard, le 18 janvier, nouveau coup de tonnerre dans le ciel artistique avec un décès encore plus inacceptable et brutal, celui de la jeune et talentueuse photographe Leila Alaoui. Un être merveilleux dont la vie a été fauchée par cinq balles, tirées par un commando terroriste à des milliers de kilomètres du Maroc. Comme quoi, la camarde, quand elle décide de vous cueillir, ne s’embarrasse ni de l’heure ni du lieu. Et là, ce vendredi 5 février, ce fut au tour des enfants marocains de la balle de se sentir orphelins à l’annonce de la mort du «Orson Wells marocain», l’immense Tayeb Saddiki, ce géant de la scène auquel le théâtre doit d’avoir pu puiser dans les profondeurs de l’âme marocaine et parler à toutes les catégories sociales.

Au cimetière des chouhadas, ils ont été des centaines à accompagner la dépouille de l’artiste jusqu’à sa dernière demeure. Des personnalités en vue mais, au-delà, une foule d’anonymes pour qui ce fort en gueule, cet homme qui remplissait l’espace par sa seule présence représentait un pilier de leur univers culturel. Quelqu’un qui avait su, par son art, éveiller leur émotion, les sortir d’eux-mêmes et les relier aux autres en les ramenant à ce qu’ils ont en partage, leur qualité d’homme. Et c’est cela le propre de la culture, briser la coquille dans laquelle chacun d’entre nous est enfermé pour nous faire reprendre conscience de notre appartenance à un tout, celui de l’humanité.

Fatima Mernissi, Leila Alaoui, Tayeb Saddiki, trois figures à part, aux personnalités et parcours différents mais qui avaient en commun de savoir parler à notre intériorité. Fleur dont les pétales s’ouvraient à peine à la vie, Leila Alaoui n’était pas porteuse de la même histoire que celle de ses deux aînés. Mais, à travers son travail de terrain, sa quête incessante de l’humain, ce besoin de montrer et de témoigner par l’image, de nous obliger à voir ce sur quoi nos regards préfèrent en général glisser, elle s’inscrivait dans une démarche similaire. Elle était ce passeur qui nous rendait meilleur. Par leur appartenance à la même génération mais également par leur aura, Fatima Mernissi et Tayeb Sadikki étaient associés dans notre esprit en tant que monstres sacrés de la culture marocaine. Qu’aurait été la sociologie et le féminisme marocains sans Fatima Mernissi, qu’aurait été le théâtre marocain sans Tayeb Saddiki ? L’essayiste et l’artiste, par leur approche visionnaire, ont ouvert le champ de la réflexion dans leur domaine respectif, nous fournissant des outils pour naître au monde moderne. Cela aussi, ils l’avaient en commun, d’être ces aiguillons de la modernité qui aident à s’extirper des pesanteurs de la tradition. Une tradition dont ils étaient en même temps les gardiens, qu’ils valorisaient dans ce qu’elle a de noble et de structurant et à laquelle ils savaient nous ramener pour permettre une évolution sans déchirure, dans le respect de ce qui nous fonde tout en étant dans l’ouverture à ce qui nous féconde.

Leur disparition, cruelle en elle-même, prend un reflet encore plus particulier dans le contexte actuel. Un contexte marqué par la régression mentale et idéologique et où l’ignorance atteint des sommets de dangerosité inégalé. Certes, d’autres artistes nourrissent nos émotions, d’autres ouvriers de l’intellect travaillent à penser et décoder le monde nouveau mais, tout talentueux qu’ils soient, ils n’ont pas – ou pas encore – cette capacité à pouvoir atteindre tout le monde. Car c’était cela la force fabuleuse d’une Fatima Mernissi ou d’un Tayeb Saddiki, pouvoir parler à tous, à celui qui n’a pas été à l’école comme à celui qui a écumé les universités, au pauvre comme au riche, au fils de Sidi Moumen comme à la fille d’Anfa. Avec eux, la culture vivait, parlait, respirait. Etait-ce quelque chose qui nourrissait en même temps qu’il resserrait le lien. Ce quelque chose dont nous avons cruellement besoin aujourd’hui. Paix en leur âme à tous les trois et merci à eux de nous avoir tant nourris.