La culture dans la ville

Une enveloppe de un milliard et demi de DH sera allouée à  un vaste plan triennal d’investissement qui va de la voirie à  une rubrique «études», en passant par l’éclairage, la circulation, l’habitat et les monuments historiques. La portion congrue sera réservée au social et au sport. Et quelle est la rubrique qui brille par son absence ? On vous le donne en mille… : c’est la culture.

Au Maroc, la culture dans la ville est le songe récurrent d’une longue nuit sans lune. Au réveil, ce songe-là  s’estompe lorsqu’on s’informe par exemple sur ce qu’on appelle le «Programme de mise à  niveau des infrastructures de la ville de Rabat», qui vient d’être présenté par les édiles de la capitale. Une enveloppe d’un milliard et demi de DH sera, paraà®t-il, allouée à  un vaste plan triennal d’investissement qui va de la voirie à  une rubrique intitulée «études» (études de quoi ?, on se le demande…), en passant par l’éclairage, la circulation, l’habitat et les monuments historiques. La portion congrue sera réservée au social et au sport. Et quelle est la rubrique qui brille par son absence ? On vous le donne en mille… : c’est la culture. Dans la tête des édiles : qui dit «monument historique» dit automatiquement culture. Alors on ne va pas se prendre la tête à  construire des théâtres, des salles de cinéma, des maisons de la culture, des conservatoires de musique et des institutions ou espaces artistiques pour faire plaisir à  une minorité d’intellos et d’artistes oisifs. La ville a besoin de bennes à  ordures, de lampadaires pour éclairer le bachotage des futurs candidats au Bac et au chômage, de bus et de signalisations. Bref de tous ces équipements qui ont tant manqué et dont on vient tout juste d’évaluer la carence. Alors, la culture, mon bon monsieur, les équipements de loisirs, les bibliothèque municipales à  Yacoub El Mansour, El Youssoufia, l’Océan, Hay Ennahda, El Akkari et autres quartiers de la capitale, ça peut attendre. C’est, en résumé, le discours de nombre de conseillers de la Ville et de la Région qui définissent les priorités et s’y tiennent car ils savent ce qui est bon et ce qui ne l’est pas pour la population. Ils ont la légitimité des urnes et le pouvoir financier qui va avec. Pour eux, la culture est un luxe et il y a des festivals pour ça. La preuve que c’est un luxe et qu’eux-mêmes s’en passent : il n’y a pas une seule salle de cinéma, pas un théâtre digne de ce nom et pas une bibliothèque municipale dans les trois plus beaux quartiers de la ville, Souissi, Hay Ryad et Agdal. Mieux encore, on n’a pas exigé, dans le cahier des charges des promoteurs du Golfe qui ont installé le centre commercial Méga Mall, la moindre allusion à  la présence d’un espace dédié aux arts et à  la culture. Mais il y a un bowling, une piste de patinage et toutes sortes de franchises pour la bouffe. C’est vous dire si les édiles, qui habitent en majorité dans les environs, sont solidaires avec les quartiers culturellement défavorisés. Tout le monde va donc se serrer la ceinture de l’esprit en attendant que toutes les rues soient éclairées, les trous de la chaussée comblés et les grosses bennes à  ordures équitablement distribuées. C’est la démocratie locale dans toute sa splendeur et la bonne gouvernance municipale dans toute son efficience et sa rationalité technocratique. Restons à  Rabat – c’est tout de même la capitale – pour dire que le méga projet d’aménagement de la vallée du Bouregreg, dont on parle de plus en plus, prévoit la construction de salles de théâtre et d’espaces de loisirs et de culture. C’est du moins ce qu’on peut lire dans les diverses déclarations de ses promoteurs de la holding Duba௠International Properties. Seulement voilà , le «Programme de mise à  niveau des infrastructures de la ville de Rabat» ne souffle mot de ce vaste projet. Est-ce à  dire que les 100 hectares de la vallée du Bouregreg sur lesquels sera réalisé ce grand projet ne font pas partie de la ville ? Comment l’avenir de la capitale peut-il rester en dehors d’un aussi grand bouleversement urbanistique et sociologique, sachant que cette vallée est la zone charnière entre Rabat et Salé, cette ville-sÅ“ur jumelle oubliée ? On va arrêter là  les questions pour laisser parler les experts. Il y a justement, dans le plan des édiles de Rabat, comme on l’a précisé pus haut, une rubrique consacrée aux études, de l’ordre de 20 millions de DH. C’est largement suffisant pour se pencher sur la question, voire plus. Mais pas trop quand même, car lorsqu’on se penche trop sur une question on risque de tomber carrément de l’autre côté de la réponse. Pour conclure, retour à  une autre ville, Fès, à  laquelle on avait consacré une chronique à  propos du Festival des musiques sacrées. On a reçu une réaction positive d’un Fassi de Souss (et non de souche, mais Fassi quand même) qui s’insurge, entre autres, contre le fait d’offrir la clef de la ville au chanteur sirupeux Kadhem Saher. Tout ce qu’on peut conseiller aux Fassis qui sont contre l’offre de cette clef, c’est de changer la serrure…