La croissance ne suffit pas

Un gouvernement n’a pas seulement pour mission de créer plus de richesses. Il n’est pleinement légitime que lorsqu’il gère de manière moins injuste le fonctionnement du système, lorsqu’il crée
les conditions d’un avenir meilleur.

Quelques années sont passées depuis que le Premier ministre Jettou, par la grâce d’une transition manquée, a pris la direction d’un gouvernement à  la composition plurielle. La perspective des échéances électorales se rapproche. Après l’heure des réformes, voici venue celle des bilans, en attendant celles des promesses… A la différence de son prédécesseur, Jettou a jusqu’à  présent résisté à  l’usure du temps. Les déçus du changement sont aujourd’hui bien moins nombreux que ne l’étaient il y a six ans les déçus de la transition démocratique. A cela deux raisons : la première est que la croissance est au rendez-vous et, avec elle, la possibilité d’une reprise de l’emploi ; la seconde est qu’après des années marquées par la déception de bien des attentes, l’opinion n’attendait plus grand-chose d’un gouvernement sans leadership politique. Aussi, ce qu’a su réaliser ce gouvernement durant les années de son investiture apparaà®t comme autant de bonnes surprises.

Peut-on pour autant se satisfaire des résultats obtenus ? Assurément non. Les plaies laissées par des années de faible croissance sont loin d’être refermées. Le Maroc compte encore près de 15% de sa population active hors de l’emploi. Plus de quatre millions de Marocains ont un niveau de revenus qui est une insulte à  leur dignité, quand on les rapporte aux standards de consommation considérés comme «normaux» par notre société. Le sort des plus démunis n’est pas seulement un problème technique, lié à  leur insuffisante qualification ou à  la faiblesse des revenus assurés par certains emplois ; c’est d’abord une affaire de droits humains fondamentaux : tous les citoyens, dans une société en progrès, doivent disposer d’un accès aux richesses communes qui leur assure la dignité sans laquelle il n’y a pas de réel exercice de la liberté.

La croissance retrouvée devrait permettre la création de plus d’emplois cette année, de quoi provoquer une légère décrue du chômage. Une bonne nouvelle pour le gouvernement et surtout pour tous les Marocains. Car une meilleure tenue du marché de l’emploi n’améliore pas seulement le sort des chômeurs, mais aussi celui de l’ensemble des salariés. La croissance ne suffit pas à  notre bonheur ! Le développement de la production de richesses n’est utile que s’il est mis au service de la société. Concrètement, cela signifie aujourd’hui deux choses : créer plus d’emplois à  croissance égale en mettant en Å“uvre le programme emploi, réorienter le contenu de la croissance pour qu’elle se traduise encore mieux par une amélioration qualitative des conditions de vie de tous et devienne soutenable à  long terme. Pour satisfaire ces deux exigences, il ne suffit pas de faire les bons réglages macro-économiques, de surfer sur une conjoncture mondiale aujourd’hui favorable ; il faut persévérer dans la voie des réformes structurelles et veiller à  leur respect. Dans le domaine de l’emploi l’enjeu est clair : après avoir mis en place l’«Initiative-emploi», le gouvernement doit veiller à  ce que l’intendance suive, sous forme d’accords prévoyant effectivement des créations d’emplois, grâce au développement de réponses nouvelles aux besoins collectifs. Il ne faudrait pas que le retour de la croissance conduise à  lever le pied sur ces deux points, conditions d’une baisse importante du chômage. Sachant qu’il faut parallèlement continuer à  mener l’action de long terme d’élévation du niveau de qualification de la main-d’Å“uvre.

Mais, un gouvernement n’a pas seulement pour mission de créer plus de richesses. Il n’est pleinement légitime que lorsqu’il gère de manière moins injuste le fonctionnement du système, lorsqu’il crée les conditions d’un avenir meilleur. Or, sur ce plan, la liste (non exhaustive) des dossiers en attente demeure bien longue : une fiscalité moins pesante et plus progressive, une réforme des systèmes de retraite pour pérenniser leur viabilité, un système de soins moins inique… D’autres sujets vont certainement être au cÅ“ur du débat électoral, qu’il s’agisse de l’école, de la famille ou de la sécurité. Des domaines o๠il est possible de «changer la vie» au quotidien. Les électeurs jugeront le gouvernement à  l’aune de ces préoccupations.