La crise vue d’en bas

«Aji, alef maliar dial dollars, ch’hal fiha men rial ?» Mon taxieur féru d’infos financières n’arrive pas à  comprendre comment des sommes aussi énormes ont pu disparaître en si peu de temps.

On a beau collaborer avec un hebdomadaire économique depuis une vingtaine d’années, il arrive très souvent qu’on reste comme deux ronds de flanc à la lecture de la rubrique «marché financier» et son jargon pour initiés. De guerre lasse, on fait comme si on avait pigé, on essaie de deviner, de déchiffrer, de décoder.

Bon, il est vrai aussi que l’on demande quelques éclaircissements à telle connaissance au fait de cette novlangue. L’explication n’est pas toujours aussi évidente qu’on le souhaiterait, mais on prend quelques bouts par-ci, des bribes par-là. On se construit une petite culture financière et économique personnelle. Parfois, on fait appel aux souvenirs des bonnes vieilles années de la fac de droit de Rabat, du temps où l’économie était moins une science qu’une idéologie de gauche, forcément de gauche.

Mais là, ce qui reste de ces vagues connaissances n’est pas toujours d’un grand secours. A part les termes «capitalisme» et «économie de marché». Deux notions honnies, présentées à l’époque comme des choses obscènes.

On vous fera l’économie, si l’on ose dire, de tout le folklore linguistique estudiantin de ces années de la militance et de l’anti-impérialisme, portés en écharpe-keffieh palestinienne ou affichés sur la terrasse du bistrot du coin de la place Jeanne d’Arc, à l’Agdal, autour d’un «Vieux Pape», seul breuvage en odeur de sainteté chez les autres barbus de l’époque. Ouf, longue phrase ! Mais que faire ?, comme dirait Lénine, lorsque on évoque ces interminables discussions où quelques économistes en herbe crachaient sur ce faux jeton d’Adam Smith et ses théories libérales en lui opposant ce beau barbu qu’est Karl Marx. Les soirées étaient longues et bien arrosées. Les brochettes étaient tendres et bien pimentées.

C’est lors de ces débats qu’un étudiant qui ne manquait ni de culture, ni d’humour, ni d’argent, eut, lors d’une sorte de fulgurance de génie aviné, cette phrase qui sonne comme un aphorisme de Cioran : «Un marxiste-léniniste saoul est égal à un capitaliste conséquent». Plus de trente ans après, on ne saurait dire pour quelle raison il proféra cette sentence que l’on pourrait lire diversement aujourd’hui à la lumière de l’actualité économique mondiale.

Car, à lire la presse internationale, ne voilà-t-il pas que le présent, avec son lot quotidien d’informations sur la crise de 29, le capitalisme, le new- deal, les nationalisations, rattrape un passé plus ou moins studieux, composé de souvenirs de fac mêlés aux arômes des brochettes et autres effluves qui vont avec.

La volubilité marxisante, le bavardage faussement savant, les nouvelles du front militant et son lot de disparitions soudaines et d’apparitions suspectes composaient le quotidien d’une future élite en sursis. Il nous restera de cette époque suspendue dans l’horloge du temps marocain, les rires, les rencontres, les amitiés nouées, les colères et les chagrins ravalés.

Toute cette digression mémorielle pour dire que le monde en crise, aujourd’hui expliqué par les experts et les médias à coups de formules financières absconses, prend une forme de jeu pour initiés où la notion même d’argent est tellement abstraite que l’on a de la peine à croire que l’on partage la même planète que ceux d’en haut.

Allez expliquer, en arabe dialectal, à ce chauffeur de taxi qui vous branche sur la crise mondiale après avoir baissé le son des infos débitées par le poste radio , que non, on ne va pas recevoir tous les pauvres de l’Occident qui n’auront bientôt rien à manger, comme il l’a vu sur des images d’archives sur la crise de 29. Non, comme dirait Michel Rocard dans l’autre sens, le Sud ne peut pas accueillir toute la misère du monde.

On a eu ainsi une conversation surréaliste sur les dérives du marché financier mondial, les parachutes dorés, Wall Street, les «hedge funds» et autres formules magiques mal digérées qu’il avait glanées çà et là sur certaines chaînes du Moyen-Orient. Par contre, ou en revanche, c’est selon, ces chaînes sont à jour et sur le pont concernant l’agitation des dirigeants occidentaux pour contrecarrer la crise.

Normal, leurs promoteurs ont misé leurs billes là-dedans et se tiennent aux aguets au cas où. Alors, forcément, ils expliquent, traduisent comme ils peuvent le jargon financier dans un arabe classique et ardu qui le rend encore plus opaque pour notre taximan féru d’infos. Mais qu’importe, il sait que la crise a été répandue par des microbes qui ont infesté l’argent lors de son transfert dans les banques. Jusque-là, ce n’est pas loin de l’explication donnée par les experts en toxicité financière.

Mais ce qu’il n’arrive pas à comprendre, et encore moins à imaginer, c’est comment des sommes aussi énormes peuvent disparaître en si peu de temps. («Aji, Alef maliar dial dollars, ch’hal fiha men
rial ?» (Dites- moi, mille milliards de dollars, ça fait combien de rials ?).

Et comme il n’a pas obtenu de réponse, il a sorti cette formule habituelle chez les gens de peu : «Sir awaldi ! Ma ijmêha ghir el foum.» (Mon vieux, y a que la bouche qui puisse contenir autant d’argent).