La crise et les cadres : le blues ou le rock ?

Les coups d’accordéon de la conjoncture fournissent l’occasion de dévoiler des aptitudes jusque-là  cachées. De la même manière, ceux qui ne cèdent ni au fatalisme ni à  la passivité seront regardés d’un autre Å“il par leur hiérarchie.

Le cadre, figure emblématique de l’entreprise des temps modernes, est-il une espèce en voie de banalisation ? La crise économique et le spectre du chômage est un moment propice pour observer le changement d’attitude des cadres à l’égard du travail et de l’entreprise. Il est vrai que la crise actuelle ne les épargne pas, au contraire : elles sont nombreuses les entreprises qui annoncent la suppression de postes de manager. Même si le niveau de chômage des cadres est nettement plus bas que celui des non-qualifiés, il traumatise une catégorie volontiers convaincue que ses compétences et ses diplômes la protègent du sort du commun des mortels. Nombreux sont les cadres qui se sentent désemparés. Longtemps considérés comme les enfants chéris des entreprises, ils ont vécu l’essentiel des années passées à l’abri de la précarité ou des plans sociaux qui frappaient autour d’eux. Les revendications formulées alors par les syndicats ouvriers les laissaient de glace. Ouvertement hostiles, parfois, aux réactions venues des ateliers, ils affichaient au mieux une neutralité tranquille. Puis la crise les frappe à leur tour, durement, brutalement, leur faisant tout à coup découvrir l’angoisse du risque de licenciement, le stress des cadences plus fortes et la crainte des préretraites.
En ces temps difficiles, le «contrat de confiance» qui liait les cadres à leur entreprise, selon lequel il exerçait une fonction de commandement, adhérait aux finalités de l’entreprise et était nettement séparé du personnel d’exécution, s’est fortement dégradé. Désormais, ils sont traités comme les autres. Ils ressentent le chômage qui a touché une partie d’entre eux comme une trahison des dirigeants à leur égard. Dans la conjoncture actuelle, les dirigeants ne se soucient pas des états d’âme des uns et des autres. De surcroît, ils tronquent leur vision de long terme pour une vigilance au jour le jour. L’incertitude qui pèse sur les mois à venir les amène à pratiquer par précaution un très fort resserrement des coûts. Cela génère une double pression sur les cadres, à la fois parce qu’ils subissent cette baisse des coûts, mais aussi parce que ce sont eux qui doivent la mettre en œuvre. Déjà ardue en temps normal, la tâche de l’encadrement se complique encore lorsque l’entreprise traverse une mauvaise passe. L’adversité a certes ses vertus : généralement, elle soude une équipe. Mais pas toujours pour le bonheur des cadres. En temps de récession, ceux-ci subissent plus que jamais le mauvais rôle : qu’il s’agisse de subir les effets des coupes budgétaires, un gel des salaires ou les effets d’une réorganisation qui vient bousculer les habitudes. Tout en relayant une exigence accrue sur les résultats et la productivité. En cas de faux pas, ils deviendront le paratonnerre de la mauvaise humeur ambiante. Lorsque la conjoncture dégringole, les primes sur objectifs deviennent inaccessibles et les entreprises font entrer leur politique salariale dans une ère de glaciation.
Pour de nombreux cadres, pourtant  touchés par des restrictions budgétaires ou menacés par des réductions d’effectifs, cette lecture pessimiste peut paraître aussi incongrue que déplacée. La crise n’aurait pas que de mauvais aspects. Sans nier les difficultés, les phases de turbulences offrent l’occasion de donner un nouvel élan à une carrière. Tous les cadres ne vivent pas la crise de la même manière. Certains managers sont à leur avantage dans les périodes calmes, mais ne se montrent pas performants dans les turbulences. Pour d’autres, c’est le contraire. L’adversité donne à ces derniers l’occasion de montrer le meilleur d’eux-mêmes. C’est le moment de faire valoir ses compétences et de se rendre indispensable. En sachant saisir sa chance, on peut faire progresser sa carrière au gré des réorganisations que connaît l’entreprise. Les coups d’accordéon de la conjoncture fournissent aussi l’occasion de dévoiler des aptitudes jusque-là cachées. De la même manière, ceux qui ne cèdent ni au fatalisme ni à la passivité seront regardés d’un autre œil par leur hiérarchie. Les occasions de prendre du galon pourraient être plus nombreuses dans les mois de crise. Les entreprises diminuent les budgets consacrés aux recrutements externes. Cela entraîne un recours accru à la mobilité interne pour pourvoir les postes vacants qui restent à combler. De quoi récompenser au passage ceux qui contribuent à maintenir le navire à flot. «C’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui nagent sans maillot de bain». L’expression du financier Warren Buffet désigne les investisseurs mal avisés en période de krach financier. Mais, elle s’applique de la même manière aux managers : c’est dans les situations de turbulences que l’on distingue ceux qui ont du panache de ceux qui pensent que leur rôle se limite à faire tourner des procédures.