La course du rat

«Une aptitude ne reste une aptitude que si elle s’efforce
de se dépasser, que si elle est un progrès», disait Gaston Bachelard. Mais qui lit encore ce pauvre Gaston, à  l’heure de la consommation
de la pensée sous vide et de l’inculture comme test d’aptitude
dans les concours de circonstances ?

«Qui dira les torts de la rime ?», se demandait Paul Valéry, lui qui tutoyait Mallarmé, poète orfèvre des rimes improbables. Le problème, avec la poésie, c’est qu’elle ne souffre pas qu’on en parle autrement qu’en connaissance de cause. Voilà pourquoi les poètes parlent aux poètes dans une langue qui leur est commune et loin des béotiens qui donnent la leur au chat. A l’inverse, les romanciers et certains journalistes écrivent pour être lus par le plus grand nombre, mais avec l’espoir pour les premiers, et la certitude pour les seconds, d’être compris par tous. Mais entre l’élitisme des poètes et l’altruisme des écrivains et des «écrivants», il y a l’œuvre. Or qu’est-ce qu’une œuvre ? Dans son ouvrage Le littéraire et le social, Robert Escarpit affirme, comme dans un aphorisme à la Cioran : «Est littéraire une œuvre qui possède une aptitude à la trahison». La trahison de qui, de quoi ? Tout est peut-être dans l’aptitude car la trahison est une notion toute relative. Elle est également partout présente et bien plus dans le social que dans le littéraire. Ne dit-ton pas d’ailleurs que telle personne n’est pas douée pour le bonheur ? En général, il s’agit d’une personne loin d’être médiocre et souvent par opposition à telle autre confortablement installée dans la médiocrité la plus crasse.
L’aptitude que le dictionnaire définit comme une «qualité rendant possible certaines performances» n’a rien à faire avec la compétence qui sert à mesurer ou à justifier la méritocratie, laquelle, à son tour, est à la base de la bonne gouvernance comme on dit aujourd’hui. Cela nous ramène à cette question sur la notion de test d’intelligence. Est-ce qu’il mesure le degré d’intelligence ou l’aptitude à réussir un test ? C’est un classique dans les expériences de laboratoire où l’on étudie le comportement des rats à la recherche d’un bout de fromage au milieu d’un labyrinthe. A ce sujet permettez une digression dans les souvenirs personnels. Enfants, nous avions mis du temps avant de comprendre pourquoi le petit rat blanc de laboratoire ne franchissait jamais le seuil de la case numérotée sur laquelle on avait misé dans cette fête foraine que nous fréquentions en faisant l’école buissonnière, au cours des années soixante. Le forain avait saupoudré du poivre moulu à l’entrée de toutes les cases à l’exclusion d’une seule. Le rat avait donc une chance sur trente de bouffer son fromage et nous de gagner un lot composé d’un pain de sucre ligoté à une bouteille d’huile. A l’époque, les gosses ne gagnaient pas une playstation ou une panoplie de Spiderman ; on en était encore aux denrées de première nécessité comme objets de loisir. Mais revenons à nos rats. L’aptitude du rat, ajoutée à la magouille du forain, l’avaient finalement emporté sur les rêves d’enfants qui ne manquaient pourtant pas de malice.
Il n’y a aucune morale à dégager de cette anecdote découlant d’une digression sur l’aptitude à la trahison dans la poésie et la littérature en général. Quoique la course du rat à la recherche du fromage, contrariée par la magouille du forain, puisse passer pour une image littéraire d’une certaine condition humaine, ici, ailleurs, maintenant et de tout temps. En arabe, on dit qu’il existe, lorsqu’il s’agit de la bouffe, une engeance qui sait toujours par quel bout il faut entamer l’épaule (min ayna tou’akalou al katif). Cette aptitude est peut-être honorable tant que la personne apte ne bouffe pas l’épaule du voisin avec la complicité technique ou la technicité complice d’un forain qui sale et poivre.
Excusez ce raccourci qui mène de la bouffe à la philo, mais c’est Bachelard qui disait : «Une aptitude ne reste une aptitude que si elle s’efforce de se dépasser, que si elle est un progrès». Mais qui lit encore ce pauvre Gaston, à l’heure de la consommation de la pensée sous vide et de l’inculture comme test d’aptitude dans les concours de circonstances ? Face à cette «société de spectacle» – comme dirait Guy Debord – qui nous est offerte et imposée, dans cette «merchandisation des valeurs», faut-il faire en sorte que le «rêve devienne nécessaire» puisque «la nécessité se trouve socialement rêvée» ? Ainsi parla Debord qui rêva, dériva et s’en alla avant d’écrire des choses aussi lucides que fulgurantes, telle cette réflexion sur la langue du mensonge: «Les Gitans jugent que l’on n’a jamais à dire la vérité que dans sa langue ; dans celle de l’ennemi, le mensonge suffit». Mais quelle est donc la langue de l’ennemi ?