La corruption se nourrit de la loi du silence

La corruption, tout le monde le sait, est une culture au Maroc. Le plus terrible n’est pas le déballage des «affaires» mais plutôt le silence pesant qui les entoure. Face aux dégâts provoqués par les mœurs de ceux qui ne reculent devant rien pour défier l’Etat de droit et le citoyen incrédule, on peut parler d’omerta à la marocaine.

Que n’a-t-on pas dit sur la corruption ? En a-t-on assez dit ? Y a-t-il des mesures concrètes pour juguler le fléau ? Il y a trois semaines, La Vie éco organisait un dîner-débat à ce sujet. Parmi les intervenants conviés à l’événement, Mohamed M’jid. Il n’aura finalement pas eu l’occasion de nous livrer ses idées, en raison d’un empêchement de dernière minute. Pour lui, plus que le choc des révélations, c’est le silence qui suit les actes qui est dangereux. Point de vue.

La corruption, c’est comme l’omerta. Plus on en parle, moins on en saisit les ramifications et les arcanes secrètes. Elle se nourrit de la loi du silence et de la connivence, elle est l’affaire de tous, mais peu en tirent de gros et gras avantages. On la condamne avec des accents forts et des haut-le-cœur, mais on y demeure sensible, alléché par moments par les flatteries, les gains et les prébendes qu’elle procure. Que fait-on pour la combattre ? Eh bien, on la condamne sur la base d’un vieux texte, poussiéreux, inadapté, nul et non avenu. Que deviennent ceux qui s’y livrent ? Ils continuent, parce que la débauche devient un vice, irréductible et persistant, traversé par un seul fil conducteur : l’argent.

Si le Maroc est considéré, à tort ou à raison, comme un pays de corruption, cela n’est pas un hasard. Les exemples de cette culture malsaine se multiplient et se diversifient, ils vont du plus petit aux grands pontes. Ce n’est que l’échelle qui change et le volume – de la manne bien sûr – qui diffère. Dans quel autre pays en est-on arrivé à codifier et à réglementer aussi sévèrement l’octroi des marchés publics ? Et dans quel autre pays la loi est pourtant manipulée, déjouée pour pérenniser de si mauvaises habitudes? Chez nous, bien sûr. Les «affaires» de détournement, de corruption, d’enrichissement illicite, de passe-droits sont légion dans notre pays.

Ce sport national préféré, on en connaît les tenants et aboutissants depuis que l’homme existe. Et, dira-t-on, nous n’y pouvons rien, sauf arrondir les angles et rendre moins brutale et moins aiguë la vérité. Entre BNDE, CIH, CNCA, CNSS…, les «affaires» ont «explosé», juteuses et fructueuses, mais elles se sont aussi volatilisées à l’image d’un cauchemar. Les affaires en question peuvent, sous d’autres cieux, devenir des «affaires d’Etat», dignes de feuilletons comme Elf en France. Chez nous, elles suscitent à peine – ironie du sort – commentaires attendris et silence coupable. On ne mesure pas la démesure dans laquelle se placent les personnalités impliquées, souillées par les scandales qui éclaboussent la société et les institutions, qui ne disparaissent que le temps de revenir et de sévir, d’user et d’abuser.

On ne mesure pas l’étendue des dégâts provoqués par les mœurs de ceux qui se croit tout permis et ne recule devant rien pour défier l’Etat de droit et les citoyens incrédules. Sur les affaires sérieuses et graves de scandales financiers d’institutions publiques – comme la BNDE -, la loi du silence accompagne et couvre de son opacité les deniers qui se sont envolés un beau matin. La nouveauté de ces dernières années n’est pas le déballage ahurissant à travers les journaux, mais le silence lourd et pesant.

On ne peut parler d’avancée mais plutôt de recul. Le législateur qui travaille sur la lutte anticorruption se fait un devoir d’être subtil, et même conciliant, parce qu’il est en face de pontes intouchables, de ne pas heurter une réalité qui s’amplifie de plus en plus. Comme le monstre de la mythologie à plusieurs têtes, la corruption renaît de ses propres cendres. Plus on la combat sous le seul angle de la loi administrative et pénale, plus elle contourne nos belles proclamations. On s’étonne alors que ce soit une certaine presse qui s’empare des «affaires» et en fasse l’étalage que l’on sait, avec les slogans du genre «tous corrompus, tous pourris», préparant ainsi le nid du populisme et des pires extrémismes.

Nous sommes aujourd’hui mis face-à-face avec un phénomène, en guerre contre notre propre dérive comme le diable qui tourne sur sa queue. La législation peut-elle suffire à enrayer un phénomène aussi rampant ? Ne faudrait-il pas, puisqu’on parle à tort et à travers avec des accents triomphalistes de moralisation, imaginer une pédagogie du bien public, des relations saines avec autrui, une éthique sociale à l’encontre de cette valse de milliards de dirhams induits par les pots-de-vin, ou le simple billet glissé par un conducteur, la poignée de mains moite et visqueuse parce qu’entachée d’argent «sale», le cadeau «filé» en douce ?

L’argent liquide ne fait que circuler et tout le monde le sait. Il a fait le bonheur de fonctionnaires véreux qui s’achètent résidences secondaires, appartements à tire-larigot ici et là, résidences à Kabila ou à Marrakech et pour certains à… Marbella, qui ne se gênent pas pour confondre deniers publics, biens de l’Etat et du peuple avec leurs fantasmes. Où sont passés les audits commandés à renforts de publicité des institutions publiques? Evidemment, il est interdit d’en parler, c’est l’omerta marocaine.

Les belles âmes n’ont qu’à continuer leur radotage et le peuple en pâtir… Il faut sauver la classe moyenne qui plie aujourd’hui sous un lourd fardeau : l’endettement. Et comme elle est incapable d’honorer ses échéances, elle se livre à la corruption. Et pendant ce temps-là, les monopoles continuent leur bonhomme de chemin, laissant les mêmes s’enrichir outrageusement, non pas en produisant, mais en spéculant.