La comptine d’Ali et des autres

Qui se souvient encore des comptines de son enfance ? Ces petits poèmes simples et candides destinés à  nous amuser ou à  nous instruire qui ont fait chanter à  tue-tête des générations d’enfants feraient rire celle d’aujourd’hui.

«Farassou Ali yanamou fil istabli, baynama Ali yazdaridou lhaloua» (Le cheval d’Ali dort dans l’étable, pendant que Ali dévore des gâteaux). L’incipit de ce petit poème chanté et censé être ludique avait quelque chose d’irréaliste à l’époque. Il aurait certainement un petit air surréaliste aujourd’hui, si l’on est au fait des tendances poétiques et du fameux «cadavre exquis» d’André Breton et consorts. Car il n’y en avait pas plus de chevaux que de gâteaux chez ces enfants qui hurlaient ces formulettes mélodiques face à un instituteur bedonnant qui distribuait plus de coups de règle que de friandises. Ces enfants mal nourris, mal fagotés pensaient-ils vraiment à un beau cheval de race reposant à l’ombre dans un bel étable plein de foin ? Ou à ce dénommé Ali qui dévore des gâteaux enrobés de crème ? Et d’abord qui est ce «Ali» qui a tant de chance ? Jamais l’instituteur ne leur a dévoilé l’origine de ce garçon, la profession de ses parents, la ville où il vit. Il portait certes un ces prénoms courts à deux syllabes qui leur est familier, mais dont a coupé la première, le «Abdel», celui-là même qui encombre tant d’autres patronymes composés : Abdelkrim, Abdelhaq, Abdelghafour ; Abdelmaqsoud… Mais, plus troublant encore, quel est donc le rapport entre ce «Ali» qui se goinfre de friandises et le cheval qui dort dans un étable ? Et puis comment peut-on faire rimer «istabli» avec «haloua» ? Autant de questions que certains élèves tournaient dans leurs têtes pleines de rêves sucrés et de points d’interrogation. Cependant, ils continuaient à chanter à perdre la voix sous le regard menaçant de l’instit. Et voilà comment un petit poème simple, mélodieux, à valeur pédagogique relevant du patrimoine or se transforma en une leçon rébarbative ou en verset coranique indéchiffrable destinés à être appris, récités et hurlés par cœur. Le cœur en l’occurrence était de trop, car nul n’y mettait le sien. On y mettait plus la voix à qui mieux-mieux ; et plus le bâton s’approchait de certaines têtes, plus on s’égosillait à se faire péter les cordes vocales. 

«Gai, gai l’écolier, c’est demain les vacances», celle-là venait après, plus tard et dans une autre langue. Un autre monde. Elle sentait bon la délivrance et la colonie de vacances pour ceux qui n’ont pas les moyens de faire trempette en famille sur les plages de la mer ou de l’océan. Sauf qu’à la colo, on n’échappait pas à d’autres comptines tout aussi surréalistes chantées à tue-tête la bouche pleine de sable sur des plages pleines de monde. On n’échappait pas non plus à l’avatar de l’instit, tout aussi revêche et hargneux. La différence c’est qu’il est en short et use d’un sifflet au lieu d’un bâton. C’est le moniteur chargé de faire respecter le rituel de la colonie de vacances où chaque activité était précédée de chants, ou comptines (anachid) : au réveil, avant les repas et avant la baignade. Cette dernière, sous haute surveillance et par formation d’une chaîne de moniteurs sifflets dans la bouche, avait un air d’expédition maritime pour des enfants qui n’avaient jamais vu un océan, même pas au cinéma. Ceux des régions désertiques, Arfoud, Rissani, ou montagneuses, Azrou, Khénifra posaient, prudemment et au ralenti, un pied avant l’autre alors que le niveau de l’eau est à peine à dix centimètres. Ils avaient cet air étrange et apeuré des premiers cosmonautes sur la lune. D’autres, plus téméraires ou habitués aux baignades dans les grands fleuves de Sebou ou Oum Errabiî y allaient franco, marchant jusqu’à la limite de la chaîne formée par les moniteurs et le son strident de leurs sifflets. Inutile de préciser que les enfants de la colo c’est un spectacle offert aux autres baigneurs. De plus, ils essuient toutes sortes de quolibets et de moqueries de la part des estivants, notamment les plus jeunes. La honte de l’enfant de la colo issu des plaines, du désert ou des montagnes de l’intérieur du pays n’a d’égale que le sentiment d’étrangeté qu’il ressent devant la première vaguelette qui vient lécher ses pieds hésitants. L’autre sentiment de honte est celui qu’il essaie de cacher sous des chants ridicules que le moniteur oblige à hurler face à cet océan dont il découvre l’immensité. Mais toute honte bue, en même temps que la tasse salée de la mer, il aura vu la mer. Il aura fabriqué des souvenirs et forgé une mémoire d’enfant. Celle où les mots simples des comptines, en arabe et en français, auront plus tard le goût acidulé d’une enfance ni malheureuse ni heureuse. Une tranche de vie découpée dans un passé simple comme ce refrain incongru qui fait rimer un cheval dans l’étable avec des gâteaux que l’on dévore.