La charité de l’intelligence

On n’a jamais autant parlé de tolérance que depuis que l’obscurantisme plane comme un nuage orageux sur la clarté de la raison. C’est justement au nom de cette dernière que l’on invoque ce concept moral que l’on substitue souvent, et parfois injustement, au simple mot «respect». Longtemps, on s’est évertué à lui donner une définition qui varie d’une culture à l’autre, d’une religion à l’autre et d’une humeur individuelle à une autre, plus collective. Pour certains, la tolérance est «la faculté de supporter ce que l’on est incapable d’interdire». Pour d’autres, elle prend d’autres formes qui renvoient à une morale, une éthique ou un système politique.

Et jusqu’aux rieurs qui ne peuvent s’empêcher de se gausser de tant de nœuds dans le cerveau pour qualifier ce qui n’est souvent qu’un état transitoire, volatil et somme toute très relatif. C’est ainsi qu’un auteur, Pierre Doris, donne son avis avec humour et pense que «la tolérance, c’est lorsqu’on connaît des cons et qu’on ne dit pas les noms». Jusqu’à Paul Claudel, dont l’œuvre n’est pas à se tordre de rire, mais qui aurait lancé cette phrase désormais célèbre : «La tolérance, il y des maisons pour ça !».

On trouve donc de tout lorsqu’on a affaire à ce type de concept dont l’actualité, souvent tragique, malmène sans cesse le sens. Liée au Bien et au Mal, la notion de tolérance a vocation à diviser. Partie liée avec le religieux, elle ne peut que déboucher sur le malentendu ou l’irrationnel, lequel se nourrit de la croyance ou de la foi ou de la mauvaise foi de chacun. Déjà dans son ouvrage fondateur, «L’esprit des lois», Montesquieu, écrivait : «Une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à se propager». A l’époque, l’auteur des Lettres persanes ne savait pas encore que d’autres modes de pensée, tous aussi exclusifs, songeraient à se propager par la violence au nom d’une idéologie ou d’une croyance politique, raciale ou identitaire.

C’est de tout cela qu’est fait le monde où nous vivons aujourd’hui et son actualité tonitruante. Voilà pourquoi, aucune civilisation, aucun pays, aucun Etat, aucune société ne pourraient se targuer d’être plus tolérants et s’ériger en parangon pour l’humanité. Seul, peut-être, un système politique, dont les institutions sont bien articulées et mises au service de la dignité de l’individu, est à même de sauvegarder la notion de tolérance dans le sens du respect.

Ce système, le moins mauvais comme le qualifiait Winston Churchill, s’appelle la démocratie. Une démocratie reste un système qui peut garantir, par un dispositif législatif et une réactivité et une réactualisation pragmatiques des lois, le respect de la tolérance tant au plan collectif qu’individuel. Mais si collectivement la tolérance est généralement du domaine du respect de la loi, elle reste, au niveau d’un individu, tributaire d’éléments fluctuants qui n’ont pas souvent un rapport avec les traits psychologiques, ni même avec l’éducation.

Elle peut surgir intempestivement dans telle ou telle situation. Dans ce cas, elle relève davantage de l’individu en situation. Ainsi présentée, la tolérance, semble tenir de la philosophie ou de la morale. Elle a un parfum charitable, éminemment humaniste ou quasi mystique. Bref, elle relèverait de l’inaccessible. Peut-être, mais c’est une «charité de l’intelligence».

On peut gloser à l’infini sur un concept trop humain pour être simplifié. Mais il n’est pas interdit de pousser quelques notes relatives d’autosatisfaction patriotique en tant que Marocains. Le Maroc, de par son histoire millénaire et sa situation géographique au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, de l’Orient et de l’Occident, est bien mieux loti et culturellement plus outillé que d’autres nations pour parler de la tolérance en connaissance de cause. Nul besoin de dresser un tableau comparatif, ni de décliner les arguments qui attestent de cet héritage qu’il s’agit de sauvegarder et sur lequel il serait judicieux de capitaliser. En disant cela, il n’est pas question d’en faire seulement un concept de marketing touristique pour vendre le ciel, le soleil et la mer comme dit la chanson.