La cause des femmes entre machisme et petits calculs

Que les 35 députées ne se soient pas toutes jetées dans la bataille de la représentativité féminine, voilà  qui n’est pas glorieux pour la cause des femmes. Comme ultime recours, on parle d’une demande d’arbitrage royal. Mais allons-nous passer notre temps à  toquer à  la porte du Palais pour chaque grain de sable dans la machine ?

On aurait voulu les voir s’aligner, toutes ensemble, de jellabas blanches vêtues, devant les grilles dorées du Parlement. Les 35 nobles dames de la Chambre des représentants protestant d’une seule voix contre l’injustice à l’égard des femmes contenue dans la nouvelle loi électorale. Voilà qui n’aurait pas manqué d’allure. «Messieurs, notre différence est là, auraient-elle ainsi clamé, la mesquinerie des calculs politiciens dont votre gent est si coutumière, nous n’en avons que faire». Malheureusement, un tel scénario ne paraît guère envisageable. Ni, par voix de conséquence, un tel discours. Car, quoi que l’on puisse dire et espérer, les femmes face au pouvoir ne sont pas moins «humaines» dans leurs réactions que leurs alter ego hommes. Une égalité de fait sur laquelle on s’abstiendra de fanfaronner. Prises dans la «mâmaâ» politique, nos élues réagissent, elles aussi, davantage en fonction de la logique partisane que du principe de solidarité féminine. C’est triste à constater mais c’est ainsi. Retour donc sur une affaire mal aboutie à laquelle les intéressées auront échoué à ce jour à sensibiliser le grand public.

Quand, en 2002, le Maroc, par la grâce de la discrimination positive, voit pénétrer trente-cinq élues sous la voûte du Parlement, sa fierté est grande. D’un bond, nous qui faisions partie des cancres de la planète en la matière, nous nous sommes retrouvés projetés à une honorable soixante-neuvième place sur le plan international et, plus honorable encore, au deuxième rang sur le plan arabe. Le gentlemen’s agreement des partis politiques sur la liste nationale, réservant cette dernière aux seules candidatures féminines, fut le sésame de l’histoire. Mais, derrière ce résultat, il y eut l’intense travail de lobbying du mouvement féminin qui sut mobiliser l’ensemble de ses forces, toutes tendances confondues, pour cette bataille-là. Le recours à la discrimination positive fit l’objet d’un long débat, les militantes n’adhérant pas toutes à un principe qui réintroduit le rapport d’inégalité entre les sexes même si, une fois n’est pas coutume, c’est au bénéfice des femmes. Mais s’en tenir au seul jeu démocratique conduisait à perpétuer pour des lustres encore l’exclusion des femmes de la représentation politique. Le pragmatisme finit donc par l’emporter et 35 élues firent leur entrée au Parlement.

Pour 2007, un souci majeur présida à l’élaboration de la nouvelle loi électorale : lutter contre la balkanisation du champ politique, l’apparition d’une kyrielle de petits partis ayant conduit à son émiettement en 2002. Des instruments furent mis en place à cet effet, conditions contraignantes de candidature et élévation du seuil d’éligibilité de 3% à 7%. Cette batterie de mesures souleva un tollé chez les petits partis politiques qui crièrent à la violation des règles démocratiques. Une «Coalition nationale contre les dispositions électorales d’exclusion» se forma et ferrailla dur, contraignant le ministère de l’intérieur à revoir sa copie. Finalement, après moult négociations, un accord fut trouvé qui contenta les différents camps. Les différents camps sauf un : celui des femmes. Une fois est coutume, la négociation fut menée sur le dos de celles-ci. Ou, plus précisément, sans tenir compte d’elles.

Reprenons point par point. L’élévation du seuil d’éligibilité de 3% à 7% indigna les candidats des petites formations car il leur faisait barrage. On s’accorda à le ramener à 6% et tout le monde (masculin) fut content. Pourquoi ? Parce qu’en 2002, tous les députés élus sur les listes locales sont passés avec au minimum 6% des voix. Pour les personnes qui se présentent sur ces listes-là, le seuil de 6% n’est donc pas un handicap. Par contre, il l’est pour la candidate de la liste nationale. Conclusion : avec un seuil d’éligibilité de 6%, la porte s’entrouvre devant les candidats hommes des petites formations mais elle se verrouille devant leurs consœurs qui se présentent sur la liste nationale. «S’il faut 5000 voix pour élire un homme tête de liste locale, il en faudra

500 000 pour une femme tête de liste nationale», explique Nouzha Skalli, députée PPS. Résultat des courses : si un tel seuil est maintenu, trente femmes seront bien élues sur la liste nationale mais au lieu de se répartir entre onze ou douze formations comme en 2002, elles ne représenteront que trois ou quatre partis. La diversité de la représentation politique des femmes se verra ainsi sacrifiée sur l’autel des marchandages politiciens.

Pendant plusieurs longues semaines, elles sont quelques-unes à s’être démenées comme des diablesses pour une révision à la baisse de ce seuil d’éligibilité. Le ministre de l’intérieur lui-même a reconnu l’injustice flagrante à l’égard des femmes tout comme le Premier ministre. Approchés, plusieurs chefs de partis n’ont pu qu’acquiescer à cette évidence. Ils ont promis d’agir pour le mieux, mais, le jour du vote, personne ne s’est plus souvenu de ses promesses : la loi fut votée et c’en fut fait de l’amendement espéré.

Morale de l’histoire : on ne doit pas croire tout ce que racontent les messieurs. Par ailleurs, vouloir garder toutes les places pour soi est un bien vilain défaut. Une action, une seule, aurait pu été porteuse : la mobilisation, comme en 2002, de l’ensemble des forces féminines, celles justement aujourd’hui représentées au Parlement par les 35 députées. Que ces dernières ne se soient pas toutes jetées dans cette bataille de la représentativité féminine, voilà qui n’est pas bien glorieux pour la cause des femmes. Comme ultime recours, on parle d’une demande d’arbitrage royal. Mais allons-nous passer notre temps à toquer à la porte du Palais pour chaque grain de sable dans la machine ? La démocratie a ses règles et l’une d’elles impose la révision de l’article 20. Alors quid de l’action à mener ? Mesdames qui nous représentez, rendez-vous devant le Parlement. Au moins pour l’honneur.