La carte du bonheur

Notre pays, comme la Tunisie et quelques autres, est peint d’un ton chromatique qui n’est ni le rouge, ni l’orangé ni le jaune : une couleur ocre qui ne renvoie, selon les critères des cartographes de la félicité, ni au bonheur ni à  son contraire. On est dans l’entre-deux, ni le paradis, ni l’enfer : le purgatoire comme diraient les cathos. Je ne sais pas si l’on doit s’en féliciter ou s’en plaindre.

On a beaucoup parlé récemment de ces fameux classements des pays à travers le monde en fonction d’un certain nombre de critères plus ou moins arbitraires. Ces classements établissent, lorsqu’ils ne font pas rire, une espèce de hiérarchisation mondiale qui flatte ou flagelle les ego, c’est selon. Ils  provoquent aussi des chamailleries dignes des cours de récréation.  Tout ce cirque médiatique agace les uns, contente les autres et fait parfois débat chez nous comme ailleurs. Normal, personne ne veut se retrouver avant-dernier de la classe, sauf les vrais cancres qui s’assument et qui n’en ont rien à cirer, ou ceux que cette tombola amuse.

J’avoue en faire partie -des cancres et des amusés- et me sens réconforté, surtout lorsque j’ai jeté, tardivement il est vrai, un regard curieux sur «La carte du Bonheur». Quoi ? Il existe maintenant une Mappe monde de pays où le bonheur est dans le pré  et où il n’y a qu’a se baisser pour le ramasser à pleines brassées ? Ils sont décidemment très forts ces topographes de la dolce vita qui ont débusqué ce que l’homme cherche depuis qu’il a été viré du Paradis. «Le bonheur est une idée neuve», disait Saint-Just, devant le Comité de salut public en 1794, tout en précisant qu’il s’agit de l’Europe. Le bonheur n’est alors qu’une idée. Ce n’est donc ni une sensation, ni un état d’esprit et encore moins des statistiques, des courbes et des graphiques.

Vous je ne sais pas, mais moi j’ai regardé la carte en commençant d’abord par chercher les gens les plus heureux. C’est humain, on cherche ce qui est rare. Le classement des pays est organisé par une gamme de couleurs en dégradé qui va du rouge vif au jaune caca d’oie. Ce qui est normal, car lorsqu’on est dans la merde on est forcément malheureux donc malade et donc jaune caca d’oie. En rouge vif, vous avez un gros bloc représentant l’Amérique du nord y compris le Canada. Bien. Un autre gros bloc tout jaune et maladif lui fait face : tous  les pays de l’Est de l’Europe, Russie comprise sauf un petit point orangé qui doit être la Slovénie.

Pourquoi la Slovénie ? Aurait-elle joué de bonheur ? La chance, le hasard ? Le destin ? Mystère et boule de gomme. Le bonheur, comme le vent, souffle là où il veut. Alors et le Maroc dans tout ça, c’est quelle couleur ? Vous demandez-vous. Et bien figurez-vous que notre pays, comme la Tunisie et quelques autres, est peint d’un ton chromatique qui n’est ni le rouge, ni l’orangé ni le jaune : une couleur ocre qui ne renvoie, selon les critères des cartographes de la félicité, ni au bonheur ni à son contraire. On est dans l’entre-deux, ni le paradis, ni l’enfer : le purgatoire comme diraient les cathos. Je ne sais pas si l’on doit s’en féliciter ou s’en plaindre.

A mon avis, si le bonheur n’est qu’une idée et une idée neuve qui plus est, il faut en débattre. C’est ce qu’on appelle un débat d’idées. Et à ce sujet, l’excellent Alexandre Vialatte, plus lucide que Saint-Just, datait le bonheur d’un peu plus loin en affirmant que «le bonheur date de la plus haute Antiquité. Il est quand même tout neuf car il a peu servi». Un autre écrivain, le romancier Jacques Chardonne dans Claire, prétendait, lui, que «les hommes seraient plus heureux si on leur parlait moins du bonheur». D’accord Jacquot, mais c’est un peu tard maintenant que la carte du bonheur existe. L’homme, ce routard impénitent, toujours en quête d’enchantement et de contentement, veut prendre le chemin le plus court qui conduit au Nirvana.

Revenons au spectre des couleurs de nos joyeux topographes pour signaler que dans le Continent noir, colorié en jaune, dans ce grand désert la désolation, de la dévastation et du malheur, une oasis rougeoyante va faire verdir de jalousie tous les pays voisins : Le Burundi. Oui, le bonheur existe au Burundi. Un blogueur avisé et sceptique, parce que lucide, s’est demandé combien «il a fallu de patience et de clairvoyance aux auteurs de l’étude pour distinguer le bonheur burundais de celui du voisin rwandais, ou -plus loin-  de la joie de vivre turkmène…». Chez nous, on a pu débattre de la hiérarchie mondiale du bonheur comme on se chamaille à propos du classement de la Botola. Mais c’est dans la communauté des blogueurs, et non dans les éditos de certains journaux, que l’on arbore le sourire et les mots pour le dire. A preuve cet échange : «Ça me fait déprimer toute la journée de savoir que je vis dans le 62e pays le plus heureux du monde». «Rassure-toi. OK, on est juste derrière la Mongolie (59e) et le Salvador (61e) mais on a grillé l’Indonésie (64e). Certes il y a eu un tsunami en Indonésie. Mais gardons espoir, je suis sûr qu’on peut les griller à nouveau l’année prochaine». Le philosophe Alain, qui a  tartiné sur le bonheur à en péter un câble et en a dégoûté des générations de bacheliers, est arrivé au même constat en affirmant : «Espérer, c’est être heureux». Ah, j’allais oublier. D’autres  chercheurs ont concocté une étude, toujours à propos du bonheur, d’où il ressort qu’à plus de 5 000 euros de gain par mois, on n’est pas heureux. Ce sont les smicards qui vont être contents.