La capacité à  faire face

Quand on voit ces multi-amputés courir avec leurs prothèses, ces malvoyants taper le ballon ou réaliser comme notre championne Najaat El Garaa, de magnifiques lancers de disque, on ne peut qu’être submergé par l’admiration. Et de se demander comment ils font, comment ils ont fait pour passer outre leur handicap et ne pas laisser celui-ci être leur geôlier.

Dimanche dernier, le rideau est tombé à Londres sur les plus grands jeux paralympiques jamais organisés. Présent pour la huitième fois, le Maroc n’a pas démérité, même s’il a fait moins bien qu’à Pékin en 2008. Avec un classement à la 37e place sur 164 et six médailles à son palmarès, sa délégation est revenue la tête haute. Ses performances ont aidé à effacer l’amertume laissée par l’épisode peu glorieux de la participation nationale aux Jeux olympiques, tenus un mois plus tôt dans cette même capitale britannique. Que l’on se souvienne : outre qu’ils ne se sont pas bousculés sur les podiums (une médaille de bronze), trois des athlètes représentant le Maroc à Londres s’étaient faits épingler pour dopage, renvoyant ainsi une image déplorable du sport marocain. A cette obsession de la victoire à n’importe quel prix, les sportifs marocains souffrant d’un handicap ont, pour leur part, opposé une volonté toute aussi farouche de gagner mais dans le respect des valeurs qui fondent la compétition sportive. Surtout, à l’instar des autres participants à ces jeux paralympiques, ils ont administré de formidables leçons de courage à tous ceux qui ont eu le loisir de suivre leurs exploits sur place ou à travers le petit écran. Et ils étaient nombreux. Près de quatre milliards espérés par les organisateurs !

En effet, en ces temps de crise marqués par l’angoisse du lendemain, quel meilleur antidote à la déprime que la vue de ces hommes et de ces femmes atteints durement dans leur intégrité physique ou mentale mais qui, malgré ou à cause de cela, réalisent des exploits admirables. Les performances présentées laissent confondu par la pugnacité et, quitte à se répéter car il n’est pas d’autre mot, le courage de ces êtres d’exception. Combien de tonnes en faut-il, en effet, quand on se retrouve privé de sa motricité ou de l’un ou de l’autre de ses sens, pour se relever et entreprendre de se battre au-delà des limites du pensable ? Quand on voit ces multi-amputés courir avec leurs prothèses, ces malvoyants taper le ballon ou réaliser comme notre championne Najaat El Garaa, de magnifiques lancers de disque, on ne peut qu’être submergé par l’admiration. Et de se demander comment ils font, comment ils ont fait pour passer outre leur handicap et ne pas laisser celui-ci être leur geôlier. Ces jeunes filles au visage enfantin qui, avec leurs prothèses métalliques, filent avec la grâce d’une gazelle, par quel miracle se sont-elles muées en héroïnes, acclamées par des dizaines de milliers de spectateurs, elles que le désespoir le plus noir aurait pu engloutir et condamner à jamais à rester en marge de la vie ? D’où cette question, première et fondamentale : pourquoi certains, quelle que soit l’épreuve, trouvent toujours en eux la force de se battre quand d’autres succombent devant des peccadilles ? En vérité, plus que l’intelligence ou la richesse, la plus grande des inégalités se situe à ce niveau.

Au niveau de ce ressort intérieur qui vous fait vous relever quoi qu’il vous arrive. «Si tu tombes à terre, il faut d’abord que tu trouves en toi la force de te redresser. Une fois debout, on peut te donner des béquilles pour avancer. Mais pas avant. Avant, c’est à toi seul qu’incombe l’effort», aimait à nous répéter mon père. C’est si vrai ! Certes, l’accompagnement a son importance. Sans leurs prothèses, ces jeunes coureuses amputées n’auraient jamais pu sprinter. Mais sans leur force intérieure, elles ne se seraient jamais retrouvées sur une piste de course.  Ce qui est valable au niveau individuel l’est également sur le plan collectif. Certaines nations, quoique dépourvues de richesses naturelles, s’en sortent mieux que d’autres, pourtant mieux nanties. Quand on cherche le secret de leur réussite, on constate qu’il réside en premier lieu dans la culture qui imprègne leur peuple et les fondamentaux sur lesquels repose son éducation. Quand on vous inculque dès votre plus jeune âge que ce que sera votre destin est d’abord tributaire de vous, que c’est à vous de faire de votre vie ce que vous voulez qu’elle soit, vous êtes mieux armé pour vous en sortir que lorsque vous vous vivez comme un fétu livré à la force des vents. Pour ce qui nous concerne, qu’est-ce qui prédomine autour de nous ? Une propension gravissime à la déresponsabilisation et au fatalisme. La faute est toujours à l’autre et au destin. C’est Dieu qui donne et reprend. Et ainsi de suite … Comment dès lors faire face à un monde où tout va de plus en plus vite, où il faut, plus que jamais, savoir rebondir et se réinventer ? La magnifique leçon de vie offerte  par les acteurs de ces jeux paralympiques qui ont troqué leur peau de victime contre celle de dieu du stade est à méditer.