La bataille des contenus a déjà commencé

Utopie dans le Don Quichotte de Cervantès, vices de l’âme dans Shakespeare, ou crime, remords et châtiment chez Dostoïevski, tels sont les contenus du message universel dans la littérature chez les grands maîtres de cet art.

La littérature, lorsqu’elle porte bien son nom, est aussi cela. Elle n’est pas que message, elle n’est pas que «signifiant», comme disent les théoriciens qui le dissèquent, elle est toujours autre chose. En poésie comme dans la prose, elle nous dit ce que nous sommes et ce que nous devenons. A travers l’émotion, le rêve ou le fantasme, les mots qui nous disent, nous font et nous fondent. C’est donc à cela que la littérature sert. Comme les autres arts, elle est la source de notre vie et cette source coule vers le grand fleuve de l’humanité depuis la nuit des temps. Ecrire pour dire les choses ou créer, quel que soit l’instrument, pour exprimer ces mêmes choses qui fondent la vie. «Chaque homme, écrit Camus, garde au fond de lui une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu’il est et ce qu’il dit». Et même lorsqu’on pense que certaines choses relèvent de la vie privée, chez l’artiste, toute vie privée rejoint celle des autres parce qu’elle a été traversée par l’art et que, de ce fait, elle nous concerne tous. Sans la mémoire privée de Proust, point d’œuvre littéraire, nulle trace de l’homme et de son époque, de ses émotions et de ses doutes. Le roman est non seulement ce miroir que l’on promène le long de la route, comme dirait Stendhal, il est aussi une mémoire en bandoulière que l’on porte sur soi en parcourant la route de la vie. Et c’est ainsi que l’on se forge une mémoire littéraire, artistique et un contenu qui nous sert de viatique avant de prendre la route pour aller à la rencontre du monde et des autres…

En écrivant cela, comment ne pas penser à ce qui s’est écrit ou ce qui s’est créé (toutes expressions artistiques confondues) chez nous depuis que la parole s’est libérée (comme on dit) un tant soit peu ; car celle-ci ne se libère jamais tout à fait si on ne le décide pas et si l’on ne sait pas quoi en faire ? Etre libre d’écrire, de penser ou de créer ne suffit pas si l’on ne sait pas, ou ne peut pas trouver les voies et les moyens de le faire, les mots pour le dire, mais aussi l’art et la manière de s’y prendre. Il n’est pas dans l’intention de cette modeste chronique de faire un court bilan de la littérature et des arts de ces dernières années tant il faut, comme disait Gide, «beaucoup d’histoire pour faire un peu de littérature». Mais la formule de l’auteur des  Faux monnayeurs ne nous interdit pas de jeter un bref coup d’œil au rétroviseur pour relever ce que nous avons traversé depuis peu ; ou alors ce qui nous a traversés alors que nous venions de quitter une époque pour une autre, comme on quitte une route nationale pour une autoroute à plusieurs voies.

Cette période a précisément coïncidé avec l’avènement et l’emprunt des autoroutes de la communication et du Web. Tout cela a accéléré le cours du temps, et donc de l’histoire, et mis au service de la parole et de l’écrit (mais souvent de la parole écrite ou écriée) une prodigieuse multiplicité de canaux de diffusion de l’expression. Et c’est ainsi qu’à peine entrés dans une période de changement, nous voilà déjà face à un bouleversement de la technologie de la communication. A peine «la parole libérée» voilà que les canaux pour l’exprimer croissent et se multiplient. Le téléphone fixe est rangé, la cabine téléphonique du coin est démontée et les opérateurs se décuplent et se disputent les parts de marché. Puis ces opérateurs eux-mêmes sont en passe d’être ringardisés par les géants de la Silicon Valley : Facebook, Google, Microsoft, Apple ou Amazon qui, en plus de développer des tuyaux et autres moteurs de recherche, fabriquent ce qu’il faut mettre dedans, l’offrent plus ou moins «gratuitement» au nom de ce nouveau principe nommé «universalité du Net». Ils livrent ainsi à tous et partout une bataille des contenus qui est l’essence même de la communication entre les hommes.

Quant à nous autres consommateurs de ces contenus venus d’ailleurs et acheteurs compulsifs de leur tuyauterie, nous continuons de lire dans les journaux tel entretien avec ce responsable politique s’expliquant sur sa position postée sur Facebook vis-à-vis de l’heure d’été. Il est contre, tout à fait contre, dit–il avec force citations du Coran et des Hadith, car elle empêcherait les fidèles de copuler avec leurs épouses à des heures normales, et l’on met épouses au pluriel parce qu’on ne sait jamais. Il y a eu, paraît-il, des pour et des contre, surtout des hommes car personne n’a demandé l’avis des épouses dans cette affaire. La morale de cette histoire, si on peut encore parler de morale, est que lorsque la tradition épouse la modernité, bonjour les débats, les ébats et …les dégâts !