La barbarie ne sert aucune cause

Sans l’affirmation d’un projet sociétal clair, en rupture avec le passéisme, cycliquement, l’identité sera réduite à  la religion et instrumentalisée par des fous pervers.

Les attentats de Madrid ont secoué l’opinion publique internationale. Des civils, vaquant à leur vie quotidienne, ont été la cible de la barbarie, veule, lâche, indicible.
Quelques jours après, il s’est trouvé des médias et des hommes politiques pour faire le lien entre cet acte et la participation de l’Espagne à l’injuste guerre d’Irak.
Aznar a fait une faute politique en suivant Bush dans ses rêves de conquête. C’est une faute politique parce que cette guerre est une fumisterie qui n’a pas fini de produire des effets catastrophiques, parce que l’opinion espagnole était massivement contre et parce que cette participation est nuisible aux propres intérêts de l’Espagne dans la région.
Lier cette participation au jeudi noir de Madrid, c’est faire un cadeau indu aux assassins d’Al Qaïda. Ceux-ci auraient quelque part le mérite du désespoir et la «grandeur» du sacrifice. L’injustifiable aurait donc des raisons d’être. Cette manière de penser ne résiste pas à l’analyse des faits et affaiblit le camp des démocrates universalistes.
Les faits d’abord sont têtus. Al Qaïda n’est au service d’aucune cause. Sinon, comment expliquer qu’Istanbul soit frappée après s’être donné un gouvernement islamiste, que le Maroc soit une cible priviligiée et qu’Israël n’ait jamais été inquiété ?
Les analystes prêtent encore plus aux barbares en leur imputant la défaite d’Aznar. Cela signifierait la défaite de la démocratie. Il s’agit là d’une insulte au peuple espagnol et un manque de respect aux victimes. C’est en plus une contre-vérité flagrante. Aznar a été balayé pour l’ensemble de son œuvre. Sa gestion de la crise a sûrement influencé les hésitants. Il a tenté, avec succès, au début, de l’instrumentaliser. Les électeurs ont sanctionné aussi cette désinvolture face à un drame national. Il est peu probable que cela soit la seule raison de la défaite. Les tenants de la thèse des terroristes vainqueurs des urnes s’appuyent sur les sondages, ante. Ceux-ci, dans toutes les démocraties, se trompent avec une constance absolue, sauf quand il s’agit de la réélection de Poutine où la commission électorale a bien voulu leur donner raison à la décimale près. Affirmer que Ben Laden a eu raison d’Aznar, c’est justifier son mode d’action puisque, répugnant, il aurait pour lui d’être efficace. Les démocrates, partout dans le monde, sont inflexibles face à la barbarie. Il faut que cela se traduise aussi dans les commentaires.
Les barbares ne sont les champions d’aucune cause et n’ont aucune chance de faire plier le monde. Les explications-alibi sont dangereuses parce qu’elles facilitent l’amalgame.
Oui, le drame palestinien et le soutien inconditionnel à Israël sont un traumatisme pour la sphère arabo-musulmane, oui l’Irak, la Tchétchénie, l’Afghanistan sont autant de guerres sales qui concernent cette opinion. Mais elles ne justifient pas l’assassinat d’un seul enfant.
Le terrorisme d’Al Qaïda nous interpelle parce qu’il est le produit de nos sociétés. Refuser l’amalgame, c’est aussi tenter de faire le diagnostic de nos sociétés. Il serait suicidaire de refuser l’amalgame tout en répétant la litanie des «humiliations». Un enfant israélien et un enfant palestinien tués, cela ne fait pas match-nul, cela fait deux actes indignes de la civilisation humaine.
J’ait toujours pensé et écrit qu’Israël était un point de fixation qui alimente la répression du monde dit arabe. S’arrêter à ce fait historique est une attitude défaitiste.
Il nous faut aujourd’hui le courage de dénoncer nos travers. D’abord le courage de dire que se faire exploser dans un bus de transport d’écoliers ne relève pas de la résistance légitime et nécessaire à l’occupant, mais du terrorisme barbare. Il est affligeant de voir nos médias publics continuer à parler de martyrs quand il s’agit d’actes dirigés contre des civils. Il n’y a pas un seul local d’une association de jeunes qui ne soit armé de la photo d’une «martyre» de ce genre. Cette «martyrologie» est en fait une apologie du terrorisme. En le disant, je suis fidèle à mes principes tout en étant conscient de choquer. La politique du nazillon Sharon ne justifie pas les actes de Hamas. Ceux-ci lui servent même
d’alibi.
Les terroristes viennent de chez nous. Les Marocains sont en bonne place. Ce ne sont ni la misère, ni l’analphabétisme qui sont à la base de cette production de tueurs enragés.
Le monde arabe en général et le Maroc en particulier vivent de manière récurrente le choc avec la modernité comme une agression externe. Les lumières de l’Andalousie sont loin et la modernité est attribuée à l’Occident. Des éléments historiques peuvent expliquer cette attitude frileuse. L’essentiel est cependant l’absence d’un véritable projet de société, qui réussirait le mariage entre l’universel et l’islam. Tout achoppe là-dessus.
Sans la sécularisation de la religion, l’émergence de l’individu, la primauté de la règle de droit positif, aucune démocratie ne peut être pérenne. Au Maroc, le combat entre la régression intégriste et le désir d’accession à la modernité traverse toute la société. Il est visible à l’œil nu. Les crises paroxystiques ne sont que des révélateurs des convulsions d’une société qui n’en finit pas de tourner en rond. Tout simplement parce que sa prétendue élite moderniste tourne autour du pot. Sans l’affirmation d’un projet sociétal clair en rupture avec le passéisme, cycliquement, l’identité sera réduite à la religion et instrumentalisée par des fous pervers. Ce ne sont ni les USA et leur projet pour le Moyen-Orient ni l’Europe et ses programmes Meda qui pourront nous pousser vers la démocratie. Celle-ci ne sort que des entrailles de la lutte sociale.
Le monde dit arabe doit faire sa «Movida» ou accepter d’être marginalisé dans le concert des nations. Il n’est pas possible d’aspirer à l’universalisme et de tolérer l’appel au jihad, à la violence, dans les mosquées.