La ballade du cheval barbe…

«Une puce électronique pour le cheval barbe». Avouez qu’un titre pareil, ça vous scotche davantage que celui d’un communiqué bardé de majuscules du style : «Résultats des Travaux de l’Assemblée Générale Ordinaire de l’Organisation Mondiale du Cheval Barbe».

On dit que la meilleure conquête de l’homme, c’est le cheval. Mais la réciproque est vraie aussi car on trouve une littérature abondante sur le sujet où les Arabes se taillent, si l’on ose écrire, la part du lion. Et du cheval arabe au cheval barbe, il n’y a qu’un pas, sous forme d’anagramme à une lettre près. Est-ce pour cela qu’on a pu lire un long communiqué du ministère de l’Agriculture rendant compte des «Résultats des Travaux de l’Assemblée Générale Ordinaire de l’Organisation Mondiale du Cheval Barbe» ? Un petit arrêt pour nous étonner devant la propension des attachés de presse à user des majuscules dans la rédaction de leurs communiqués. On met en effet des majuscules à toutes les sauces et jusqu’aux adjectifs qualificatifs, tel «ordinaire», dans le but, pense-t-on, d’attirer l’attention des rédac’ chefs des journaux sur l’importance et la solennité du sujet. Mais revenons à nos chevaux et à la teneur du dit communiqué. Les «Travaux de l’Assemblée Générale de l’Organisation Mondiale du Cheval Barbe» ayant coïncidé avec ceux du Forum pour l’avenir, l’information sur un sujet tout aussi crucial pour la race équine n’a pu circuler et avoir une grande visibilité. Si l’on ajoute au forum la tenue du Festival international du film de Marrakech avec ses vedettes d’ici et d’ailleurs, on ne peut que plaindre les responsables de la Com’ au ministère de l’Agriculture qui se devaient de patienter avant de faire circuler un compte rendu détaillé sur le cheval barbe à travers des médias qui n’avaient d’yeux que pour Colin Powell et Sean Connery. Ce qui ne tarda pas à avoir des retombées puisqu’un quotidien de la place titra ainsi un article sur le sujet : «Une puce électronique pour le cheval barbe». C’est le genre de titraille qui met la puce à l’oreille au lecteur le plus distrait. Avouez que ça vous scotche davantage que le titre du communiqué bardé de majuscules des attachés de presse auxquels on apprend dans les écoles à rester neutre dans les titres des messages institutionnels. Cette prescription académique laisse aux rédacteurs le loisir de «vendre» l’information en s’efforçant de la rendre plus sexy ou moins ringarde. Aujourd’hui, rien de tel que le Net pour mettre de la couleur et de la valeur ajoutée informative aux communiqués au ton soviétique de certains ministères. Ce qui fut fait et au galop par le quotidien mentionné qui nous informa après avoir consulté le site idoine que «le cheval barbe, appelé autrefois cheval de Barbarie par les Romains, a toujours été élevé par les tribus nomades, de la Libye au Maroc, en passant par la Tunisie et l’Algérie et depuis longtemps en France.» On apprit même dans la foulée, et pour faire dans l’érudition historique et hagiographique, que le sultan du Maroc Moulay Ismaïl offrit deux étalons barbes à Louis XIV. Qu’est-ce qu’il n’a pas reçu comme cadeaux, celui-là, à cette époque, mais ça, c’est une autre histoire.
Il faut quand même préciser que les participants aux «Travaux de l’Assemblée Générale de l’Organisation Mondiale du Cheval Barbe» n’ont pas chômé puisque des résolutions importantes, en plus de la puce électronique d’identification, ont été adoptées telles que «la levée de l’interdiction de l’utilisation de l’insémination artificielle ou l’utilisation des chevaux barbes et arabes-barbes dans les concours hippiques dans les hippodromes.»
A la lecture de ces résolutions on aura appris qu’il existe un cheval barbe et un cheval arabe-barbe, ce qui reflète l’évolution et le brassage ethnique à travers l’histoire du Maroc. Comme quoi, le cheval est une mine d’informations sur un peuple et une belle métaphore de son destin. Mais encore faut-il savoir lire dans son regard cette «beauté inhumaine d’un monde d’avant le passage des hommes», comme l’écrit le grand cavalier et cinéaste Bartabas. On peut dire en conclusion qu’il en va des chevaux comme des hommes dans leurs relations face aux choses de la vie et qu’un proverbe d’on ne sait où résume ainsi : «Le cheval court, le cavalier se vante». Il existe d’ailleurs une abondante littérature orale autour du cheval, preuve de la place qu’il a toujours occupée dans l’imaginaire populaire de l’humanité. En voici un proverbe à méditer à propos de ceux qui tentent de manipuler sous quelque forme que ce soit la race équine : «On ne demande pas à un cheval de pondre un œuf».