La «méfiance économique» du public

Seule une culture économique plus étendue aidera les citoyens à
se construire des opinions conséquentes sur un large éventail de
questions de politique économique, à identifier leurs propres intérêts
et à les relier à leurs attitudes politiques.

Dans la morosité ambiante, une grande partie du public croit que les performances économiques sont inférieures à ce que suggèrent les données officielles. Le taux de chômage est déjà élevé, et pourtant, la plupart des personnes croient que son niveau effectif est supérieur à celui annoncé. Depuis quelques années, l’inflation est inférieure à 3%, record jamais atteint ; pourtant, quasiment tous les Marocains vous diront que le coût de la vie est plus élevé et qu’il ne cesse d’augmenter.
De même, dans son évaluation globale de la situation économique, quel est ce citoyen qui pense que la richesse nationale est en réelle croissance? Ces convictions ont cours alors que le produit intérieur brut croît en moyenne de 3% par an. Pourquoi l’homme de la rue n’accorde-t-il pas sa confiance aux discours et aux données officiels? Quelles raisons peut-on évoquer pour expliquer l’écart entre la perception de l’opinion et la conviction des gouvernants ? Faute de sondages pertinents, on ne peut qu’avancer quelques explications partielles.
Tout d’abord, il se peut que les expériences individuelles ne reflètent pas les données officielles. Par exemple, lorsque l’économie croît lentement, les gens ne se rendent pas compte de leurs gains financiers parce qu’il s’agit d’augmentations relativement faibles du revenu du ménage. Pendant cette dernière décennie, les augmentations des revenus des foyers ont souvent été dues à l’augmentation du nombre d’heures de travail rémunérées, ou au fait que le conjoint contribuait plus que par le passé aux ressources du ménage. De plus, le public a tendance à s’intéresser au revenu monétaire et non aux avantages sociaux – souvent maigres, il faut le dire – qui accompagnent la rémunération du travail. Au cours de ces dernières années, les charges sociales ont augmenté plus rapidement que les salaires, mais le public ne considère pas ces prélèvements comme une partie des revenus redistribués aux familles.
Ensuite, lorsque les gens évaluent les performances économiques, les statistiques officielles ne sont qu’une des diverses sources d’information qu’ils utilisent. Pour juger de l’état de l’économie, le public recourt à des critères différents de ceux dont usent les décideurs. La plupart des personnes se fient aux expériences personnelles de leur famille, amis et collègues plutôt qu’aux statistiques. Par exemple, la plupart des Marocains vous diront qu’un membre de leur famille a vécu récemment un drame économique ou social : un licenciement ; une réduction des heures de travail ; une évolution du revenu familial moins rapide que le coût de la vie. A leur tour, ces difficultés sont souvent allées de pair avec une plus grande probabilité d’avoir des problèmes financiers, comme une incapacité à épargner, une moindre dépense de santé, etc. Ces expériences peuvent engendrer dans le public une perception des conditions économiques différente de celle que décrivent les données officielles.
Enfin, un grand nombre de Marocains ne croient pas que les statistiques du gouvernement soient justes. La confiance globale dont jouit le gouvernement n’est pas à son zénith, ce qui affecte également la confiance dont jouissent les statistiques officielles. Si on leur demandait de juger les discours du gouvernement sur les performances de l’économie, la plupart penseraient que ces discours sont démagogiques ou qu’ils ne sont pas très justes.
Même lorsqu’ils entendent ou lisent une statistique particulière du gouvernement, beaucoup de Marocains expriment de la méfiance. D’autant que les médias ont tendance à mettre en avant les aspects de l’économie qui empirent et à porter moins d’attention aux éléments prouvant que l’économie s’améliore. Il faut reconnaître que l’influence des médias est d’autant plus forte que le citoyen lambda ne maîtrise pas très bien les mécanismes de base de l’économie, et peut donc avoir quelques difficultés à évaluer avec justesse les performances économiques. Seule une culture économique plus étendue aidera les citoyens à se construire des opinions fermes et conséquentes sur un large éventail de questions de politique économique. Elle les aidera aussi à identifier leurs propres intérêts et à les relier à leurs attitudes politiques.