La «médersa Bouanania» du cinéma

Avec son film «Mirage», Bouanani a fait un don
au cinématographe marocain, et avec l’ensemble de son Å“uvre,
une école, une medersa que l’on pourrait appeler
«al Madrassa al Bouanania li Assinima al Maghribia».

Sila poésie est en toutes choses, être poète et cinéaste, c’est faire que la poésie soit toujours autre chose. Au Maroc, une génération a rêvé, à l’orée des années soixante, de fabriquer ses propres images. Née avant l’indépendance, elle n’a connu que les images des autres et celles que ces derniers se faisaient du Maroc et des Marocains. Après des études à la prestigieuse et défunte école du cinéma à Paris, l’IDHEC, un groupe d’apprentis cinéastes est revenu au bercail fraîchement diplômé, les yeux gorgés d’images et la tête pleine de rêves et de projets de films. L’un d’eux, Ahmed Bouanani, spécialisé dans le montage, est indéniablement le poète en titre de la Bande des cinq de la «promotion 64» qui comprenait R’mili, Sekkat, Abderrahmane Tazi et Majid R’chich.

Le Festival international du cinéma d’auteur de Rabat vient de rendre hommage à Ahmed Bouanani et a été, surtout, bien inspiré de projeter son beau et unique long métrage de fiction, Mirage, dont le titre correspond parfaitement à la rareté de son auteur. Cette projection publique, la deuxième seulement à Rabat depuis 1981, a été en soi un événement cinématographique. D’abord parce que l’homme est d’une discrétion qui n’a d’égal que le talent qu’il met dans tout ce qu’il touche. Mais il n’est pas un touche-à-tout survolté qui fait dans l’amateurisme, ni un bricoleur et rimailleur des choses de la poésie. Poète, il l’est dans tout ce qu’il écrit, en vers, en prose et en images. Sa formation de cinéaste monteur lui confère cette précision dans le ciselage des phrases et des séquences qui se jouent des frontières et des sentiers sinueux de la création pour tendre à la perfection. En cela il est fidèle à ce que le cinéaste français Robert Bresson écrivait dans Notes sur le cinématographe (Folio Gallimard) : «On ne crée pas en ajoutant, mais en retranchant. Développer est autre chose (ne pas étaler)». Et Bouanani n’est pas homme à s’étaler, ni à étaler son talent. Pas plus dans les conversations que dans la publication. Ce qui, en ce qui concerne la dernière, est bien dommage. Ceux qui ont fréquenté l’auteur des Persiennes (poésie) et de L’hôpital (roman), publiés successivement aux éditions Stouky et Al Kalam dans les années 80 (plus un recueil de poèmes, Photogrammes, édité en France), déplorent la rareté de cet artiste prolifique mais se refusant à faire paraître dans l’édition et à apparaître dans les médias. Nous sommes quelques-uns à savoir ce que ses tiroirs cachaient comme trésors, dont une partie fut incendiée à la suite d’un sinistre survenu il y a quelques années dans son appartement de la rue d’Oujda, dans le quartier Hassan, à Rabat. Documents, livres, manuscrits et projets de scénarii ont ainsi été perdus à jamais dans le sinistre. Une œuvre inédite a été recouverte par l’œuvre noire des flammes à la grande désolation de ceux qui en avaient pris furtivement connaissance. Tel est Ahmed Bouanani dans cette rétention qui confine à l’ascèse. Prolifique dans la création et rare, sinon réfractaire, à la démonstration, il cultive une espèce de mystique de la création, qu’il veut «inéditable», en construisant une sorte d’ œuvre du silence. Pourtant, il arrive, de temps à autre, que telles bribes de projet échappent à ce manteau de silence dont il se drape. Mais cela devient plus rare maintenant qu’il a quitté Rabat pour aller s’installer vers Demnate, dans la région de Marrakech, loin des importuns. Parfois, à la faveur de quelques rumeurs venues de loin, et comme le dit un autre poète de «la syntaxe de l’éclair», Saint-John Perse : «Mais de mon frère le poète on a eu des nouvelles. Il a écrit encore une chose très douce. Et quelques-uns en eurent connaissance.»

Au cinéma, outre les documentaires qu’il a réalisés, les dizaines de films qu’il a montés, ceux qu’il a aidé à se faire, les scénarii qu’il a écrits et ceux qu’il n’a jamais montrés, ainsi que l’ouvrage sur le cinéma au Maroc qu’il n’a jamais voulu publier et que le feu a dévoré, son unique long métrage, Mirage, est certainement un des plus beaux jamais produits ici. Après l’avoir revu, vingt-six ans plus tard, on garde en mémoire le moindre plan, le moindre geste de l’acteur Mohamed Habachi pour lequel ce film, qui l’avait révélé au public, est probablement le seul qui compte, comme pour nous. Le naturel de son jeu et son physique, à la fois mystérieux et naïf, ont été très bien saisis et remodelés par le réalisateur. On ne cessera pas de parler des autres qualités esthétiques du film, mais une chose est certaine : avec Mirage, Bouanani a fait un don au cinématographe marocain, et, avec l’ensemble de son œuvre, une école, c’est-à-dire une medersa que l’on pourrait appeler «al Madrassa al Bouanania li assinima al maghribia» (la medersa Bouanania du cinéma marocain)