L’à¢me d’un pays

La propension à  venir en aide à  autrui participe de
la personnalité marocaine. Elle est constitutive de
cette chose indéfinissable qui s’appelle l’à¢me
d’un pays. Notre pays suscite des passions fortes chez certains étrangers. Ce n’est pas par hasard.

L’âme d’un pays s’exprime à travers des détails infimes, des comportements et des réactions en apparence anodins. Mais cet anodin et cet infime sont riches en signification. Même si tout, sur cette planète, tend à s’uniformiser, chaque peuple a sa manière d’être au monde qui fait sa spécificité.

Le Marocain possède la sienne qui participe de son identité. Aujourd’hui, en raison de la rapidité des mutations vécues et aussi de l’incapacité de son élite à l’accompagner dans ce processus de changement, on tend à ne percevoir de la société marocaine que ce qui la défigure.

Or, si l’imparfait et le problématique le voilent souvent, le bon et le beau font également sa réalité. On le constate à l’occasion, quand, dans l’une ou l’autre circonstance, ils s’expriment. Il sera usé du «je» pour étayer le propos d’un exemple vécu. Tout récemment, il m’est arrivé l’incident suivant. Je passais à pied à proximité de la gare Casa Voyageurs. Prise par mes pensées, j’avançais sans faire attention à ce qui m’entourait quand, à un moment donné, des propos injurieux me sont parvenus.

Dans un premier temps, je n’ai pas réagi, continuant de marcher comme si de rien n’était. Mais les insultes se sont rapprochées, se faisant plus violentes. Il était alors clair qu’elles me visaient directement. Je me suis donc arrêtée et retournée pour dire mon fait à la personne qui m’invectivait de la sorte.

J’ai ainsi vu venir vers moi un homme encore jeune qui vitupérait en agitant les bras. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’un malade mental dont la paranoïa m’avait prise pour cible. Grand et costaud, l’homme se trouvait à quelques mètres et il avait manifestement l’intention de joindre l’acte à la parole. Mais je n’ai pas eu le temps d’avoir peur car des hommes, qui avaient vu la scène, sont arrivés de tous les côtés. Se mettant entre moi et le forcené, ils ont fait barrière de leurs corps pour me protéger de sa folie. Pendant qu’ils tentaient de calmer l’individu dont la vue d’une femme avait activé le délire, ils m’ont rassurée en me disant de continuer mon chemin sans plus de souci.

Ce comportement collectif mérite qu’on s’y arrête. Le Maroc, comme les autres pays du monde, a opéré avec plus ou moins de succès son entrée dans la modernité. Or celle-ci, à côté de la dynamique positive dont elle est porteuse, veut aussi qu’on lui paye des tributs.

La montée en puissance des égoïsmes individuels en est un. De plus en plus focalisés sur leur seule personne, les individus ont tendance à se désinvestir de ce qui n’est pas eux. Il est souvent fait référence à l’insécurité qui règne dans certaines grandes villes du monde, à ces agressions survenues au grand jour, au vu et au su de tout le monde, sans que quiconque ne se porte à la défense de la personne agressée. Cela entre dans la norme et n’émeut plus outre mesure. D’où la satisfaction que l’on peut avoir de constater qu’au Maroc, fort heureusement, on n’en est pas encore là.

Le plus parlant dans l’incident ci-dessus évoqué est la spontanéité et la rapidité de la réaction collective. Sans se concerter, dans un élan naturel, chacun est venu de son côté pour protéger l’inconnue que j’étais. Cette propension à venir en aide à autrui participe de la personnalité marocaine. Elle est constitutive de cette chose indéfinissable qui s’appelle l’âme d’un pays. Notre pays suscite des passions fortes chez certains étrangers. Ce n’est pas par hasard.

Certes, il y a la beauté des paysages et la richesse du patrimoine historique. Mais il n’y a pas que cela. Au-delà de ce qui émerveille le regard, il y a ce qui touche le cœur. Le rapport qui se construit avec un pays comme le Maroc est à la base fondamentalement affectif. Il se rapporte en effet à la personnalité de son peuple. Si notre pays crée l’émotion chez certains de ceux qui viennent à le découvrir, il le doit en priorité à ses hommes. Des hommes qui ont conservé un certain sens de l’altruisme et de la générosité. Dans les couches profondes de la société, on continue de vous tendre la main quand vous êtes dans le besoin. On se précipite à votre secours si vous êtes en danger. Le regard ne glisse pas, insensible, sur l’être en souffrance.

Il ne s’est pas glacé sous le poids de l’indifférence. Son humanité reste entière et c’est pour cela que notre pays réussit si bien à se faire aimer. Plus parfois, et c’est cela l’absurde, par les autres que par les siens.