L’à¢ge de raison

De retour d’une quinzaine de ce qu’on est bien obligé de désigner par le terme de vacances, je suis bien embêté pour mettre en ordre quelques faits et gestes vécus lors de cette escapade. Comme quoi, on peut avoir des convictions, des principes et se faire couillonner par eux. C’est même la règle par les temps qui courent.

L’envie de tenir un journal de bord lorsqu’on voyage est souvent contrariée par le désir de laisser le temps présent marquer la mémoire à sa guise. Tout voyage loin de chez soi et loin de son travail est une rupture, mais cette dernière est une aubaine. On appelle cela des vacances. Joli mot pour dire que l’on vaque à d’autres choses, à d’autres rencontres. Alors franchement, passer ce temps si rare et précieux à prendre des notes instantanées pour dire où l’on est et ce que l’on fait -dans un rapport circonstancié tel un PV de police- est une bien folle entreprise. C’est du moins ce que j’ai toujours pensé et appliqué comme un principe de base. Joli mot aussi mais il peut se révéler parfois contraire à vos intérêts aussi innocents soient-ils.Tout cela pour dire que de retour d’une quinzaine de ce qu’on est bien obligé de désigner par le terme de vacances, je suis bien embêté pour mettre en ordre quelques faits et gestes vécus lors de cette escapade. Comme quoi, on peut avoir des convictions, des principes et se faire couillonner par eux. C’est même la règle par les temps qui courent. Mais ne nous emballons pas, c’est un autre débat. Il ne s’agit là que de partager, avec ceux qui le veulent bien, quelques moments de curiosité que les chroniqueurs, partageux de nature ou par déformation professionnelle, se font un devoir de conter par le menu.

L’arrivée en France coïncidant avec l’annonce des grèves dans les transports, on se met d’abord à paniquer. Habitué à nos manifestations sociales aussi intempestives que mal rapportées par les médias, on est bien obligé de prendre les choses au sérieux. Télés, radios et presse écrite font leur une sur ce mardi 12 octobre, date du premier débrayage dans les transports publics. On se met à compter comme tous les autochtones : un métro sur quatre, deux bus sur trois, un train sur … A la terrasse d’un café, un serveur virevoltant entre les tables encaisse le prix d’un café en tirant la gueule à cause du billet vert de cent  euros tendu par une dame plongée dans son journal. «Non, mais, chuis pas la banque de France moi ! Vous avez pas de plus petit ?» La dame ne le regarde ni ne lui répond. Il s’en va en maugréant contre ces gens qui exhibent des billets aussi indécents alors que le pays est en crise. On ne voit pas le rapport mais c’est le folklore habituel de ces garçons arrogants et mal embouchés qui ont fait la mauvaise réputation, souvent méritée, de certains établissements parisiens. On court vers la gare Montparnasse pour réserver un billet pour Bordeaux sur un TGV à destination de Dax avec un arrêt à Angoulême. Ce sera le lundi 11, 24 heures avant le jour J. On dirait que tout le monde a eu la même idée. Résultat : il reste quelques billets au tarif fort et encore heureux, pour une place assise.

Contrairement à nos gares, l’information sur les retards, les grèves qui menacent et les désagréments qui vont être causés sont annoncés. Bref, l’usager sait qu’il va galérer, mais au moins il en est informé in situ et partout ailleurs. Cela n’empêche ni les râleurs de râler ni les gens de faire grise mine. N’attendez pas du chroniqueur la moindre esquisse de comparaison avec nos mœurs ferroviaires marocaines. Sachant que les grèves dans ce secteur sont aussi rares que les trains qui arrivent à l’heure, l’on ne sait pas si l’on doit, pour le coup, s’en féliciter ou s’en émouvoir et y chercher un lien de causalité. Mais cela aussi est un autre débat, n’est-ce pas ?

Et puis la grève tant annoncée me rattrapa dans une autre ville que Paris. Attablé à une autre terrasse de café, cette fois-ci place de la Victoire à Bordeaux, un groupe de manifestants bizarrement bigarré car tout bariolé d’autocollants de divers obédiences syndicales : CGT, CFDT, Sud, en plus d’un petit gros arborant le logo du Parti de Gauche de Mélenchon, fraternisent autour de quelques petites mousses bien fraîches. Revenant de la manif avec leurs pancartes faites maison, ils continuent à chanter leurs slogans et à se chambrer dans une ambiance bon enfant comme dans n’importe quel apéro entre copains. En tendant l’oreille, le seul nom qui revenait le plus souvent est celui de Sarkozy. Pas une seule fois le mot «retraite» n’a été prononcé. Passe alors un jeune adolescent en capuche qui leur lance en rigolant et les deux doigts en signe de victoire. Normal, on est à la place du même nom : «Eh, les vétustes, moi je suis pour la retraite à dix-huit ans !». «On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans», écrivait justement Rimbaud dans un de ses beaux poèmes juste avant de prendre sa «retraite» et de tourner le dos à toute activité littéraire.