Kadhafi : une barbarie qui interpelle

La fin du « guide » aura été à  l’image de sa vie, barbare d’un bout à  l’autre.

Après les images de Kadhafi en sang entre les mains de la foule, ce défilé de centaines de Libyens venus se repaître de la vue de son cadavre : décidément, la fin du «guide» aura été à l’image de sa vie, barbare d’un bout à l’autre. Il n’est, en effet, pas d’autre mot pour qualifier la manière dont est mort l’ancien dirigeant libyen. Quel qu’ait été le poids des crimes à son actif, il demeurait un homme. Et, en tant que tel, sa dignité d’humain se devait d’être préservée. Elle ne l’a été, ni lui, blessé, ni lui, trépassé.

Cette mort, quasi en direct, interpelle à bien des niveaux. Les croyants vous diront, tout d’abord, que Dieu a puni cet homme pour ses méfaits, lui administrant le sort que lui-même comptait réserver à ceux qui se sont rebellés contre sa tyrannie : être tué «comme un rat». Lui qui aboyait cette insulte à chacun de ses discours, c’est, en effet, d’un trou d’égout qu’il a été délogé et «fait comme un rat». A la différence cependant de son voisin tunisien qui s’est sauvé comme un malpropre, on peut cependant reconnaître à Kadhafi d’avoir tenu parole : il n’a pas fui, s’est battu jusqu’au bout et est mort, d’une certaine manière, «l’arme à la main». Voilà qui, sur la fin, apporte un peu de grandeur à une vie de grand guignol marquée par la démence, le ridicule et la cruauté. Mais le sort réservé, pour leur part, par les combattants libyens à leur ancien dirigeant ne constitue pas, à proprement parler, un «bon début» pour une révolution menée «au nom de la liberté et de la démocratie». Rarement sauvagerie primaire et technologie de pointe se sont si bien épousées. Alors qu’une version officielle sur les circonstances de la mort de l’ancien dictateur déchu tentait laborieusement de se construire, les images de celles-ci étaient diffusées sur la toile quasi en direct. Elles montraient, de manière on ne peut plus explicite, comment Kadhafi avait pu mourir et démentaient à l’avance tout ce qui pouvait être argué par la suite. Car ce que des millions d’internautes ont vu, c’est un homme en sang, d’abord sur ses jambes. Une foule, des bras, des mains furieuses qui se le disputent. Puis le même homme à terre, les yeux clos, apparemment sans vie. Un lynchage en bonne et due forme, qui plus est, sur une personne blessée.

L’autre scène, impressionnante, est celle de cette longue queue attendant de voir, «de leurs propres yeux», le cadavre de celui qui les avait gouvernés pendant plus de quarante ans. Le voir pour y croire plus que pour s’en repaître sans doute. Reste qu’il y a là quelque chose de proprement moyenâgeux dans cette manière d’exhiber un cadavre. Un procédé qui rappelle le sort réservé dans le Maghreb précolonial aux brigands et/ou aux rebelles dont on clouait la tête sur un pieu au-dessus des remparts. Là, et c’est plus interpellant encore, il ne s’agit pas, comme pour le lynchage, d’une réaction sur le vif mais d’un acte posé «à froid» par les nouveaux dirigeants du pays. Dans la dépêche de l’AFP qui rapporte l’information, il est d’ailleurs précisé que des dignitaires du nouveau régime ont également défilé dans cette «sinistre chambre froide», décrite comme suit : «….dans une odeur de viande pourrie… à l’intérieur, le spectacle est sordide : dans une atmosphère glaciale, sur le sol métallique, deux cadavres rigides et jaunes, Mouammar Kadhafi et son fils Mouâtassim, reposent côte à côte sur des matelas sales, recouverts d’une couverture colorée qui cache d’éventuelles mutilations».

Voilà qui devrait donner à réfléchir à tous les dirigeants qui gouvernent leur peuple par la tyrannie. Les révolutions, surtout contre des régimes construits sur la terreur, sont rarement pacifiques. La Révolution française, qui a donné au monde la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, a fait couler des rigoles de sang. Mais, c’était il y a plus de deux cents ans. Faudra-t-il, aux peuples arabes, autant de temps pour enfanter leur propre modèle démocratique ? La Libye, après 42 ans à sa tête un dirigeant fou, est certes un cas limite. Mais les lendemains qui déchantent en Tunisie comme en Egypte rappellent que les printemps, par nature, ont une durée de vie très courte. Viennent ensuite des hivers qui peuvent être longs et implacables. Pourra-t-on faire l’économie du temps pour reconstruire des sociétés étouffées et brimées pendant des lustres ? Existe-t-il des bottes de sept lieues à chausser pour enjamber des siècles d’enfermement mental et sociétal ? N’importe quel sociologue vous dira que non, que toute société a besoin de temps pour se transformer en profondeur. Comment s’étonner dès lors que, sur le plan politique, ce soit les islamistes, parce que porteurs du projet dont les référents parlent le plus à nos sociétés qui se positionnent aujourd’hui en force en Egypte et en Tunisie ? L’élite moderniste nourrie aux valeurs de droits de l’homme dans leur conception universaliste (et non spécifique) est-elle prête, au nom des règles mêmes de la démocratie, à se plier aux choix de la majorité ? Cette interrogation fait partie de celles, fondamentales, que peut susciter la barbarie de la fin du «guide».