Justice et liberté

La liberté dans la bouche des islamistes a-t-elle la même connotation qu’en Occident ? Etre libre, en arabe, c’est disposer de son intégrité physique. Cela ne comporte pas forcément une conception philosophique ou politique.

Dans cette révolution arabe, sans parti d’avant-garde, ni vulgate, deux principaux thèmes ont ponctué les revendications des manifestants et des acteurs politiques : justice et liberté. De ces slogans, on est plus proche de la révolution française que bolchevique. Un parti, et non des moindres, s’est baptisé, en Egypte, «Liberté et justice». Nouvelle appellation du parti des Frères musulmans, celui qui avait marqué la plupart des mouvements islamistes dans le monde arabe, à la fois par l’approche organisationnelle, avec une branche secrète, initiée par le père du mouvement, Hassan el-Benna, que par la vulgate posée par Sayed Qotb dans Jalons sur la voie.

Nous savons à travers l’histoire que la justice et la liberté n’ont pas toujours fait bon ménage. La Révolution française avait beau les atteler ensemble, l’histoire de France ne fut pas moins marquée par les dissensions entre les adeptes de l’égalité, et ceux de la liberté.

Ces deux valeurs ne furent pas, certes, le fruit d’un caprice de révolutionnaires, mais l’expression de deux mouvements d’idées, portés l’un par Rousseau, et l’autre par Voltaire. Autant Rousseau s’est fait le chantre de l’égalité dans la plupart de ses écrits, autant Voltaire s’est hissé comme le porte flambeau de la liberté. Chacun à sa manière apportait le coup fatal à un ordre vétuste et inique. Rousseau assénait ses critiques contre les privilèges de rang et de naissance qui biaisaient les rapports sociaux. Quant à  Voltaire, il avait en ligne de mire la chape de l’Eglise sur la liberté de pensée. Il fallait écraser l’infâme, et l’infâme était l’Eglise et ce qu’elle représentait comme tradition et «vérité absolue». L’émancipation passait par la raison portée par la liberté, ou pour reprendre le jugement d’un des pontes des Lumières, Condorcet : «Il arrivera donc ce moment où le soleil n’éclairera sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant pour maîtres que leur raison où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides et hypocrites instruments n’existeront que dans l’histoire et dans les théâtres».

Les deux valeurs sont les vecteurs de revendications de groupes différents. La liberté est d’abord une affaire d’élite capable de décortiquer un ordre donné et bousculer la tradition. A l’extrême, l’athéisme et l’émancipation sexuelle, dira le Marquis de Sade, est une affaire de bourgeois. L’égalité interpelle plus les masses. De Tocqueville, qui apportera un regard dépassionné sur la Révolution française et l’Ancien Régime, établira une hiérarchie dans ces deux valeurs. Les peuples aiment la liberté dans l’égalité, et s’ils ne peuvent l’avoir, ils préfèrent l’égalité dans l’esclavage. Hugo ne dira pas autre chose : si la liberté est le sommet, l’égalité est la base.

On est édifié sur la préséance de la justice et son avatar, l’égalité sur la liberté. Qu’est-ce les deux idéologies, libérale et marxiste qui ont départagé le monde pour plus d’un demi-siècle, si ce n’est une juxtaposition entre une idéologie qui met en avant la liberté, et l’autre qui met en avant l’égalité ?

Nous savons, dans cette nouvelle tournure du printemps arabe, que les peuples ont jeté leur dévolu sur les mouvements qui mettent en avant la justice, au nom de l’islamisme, tout comme leurs aînés arrivaient à rallier les peuples au nom du socialisme qui lui aussi privilégiait la justice à la liberté. Ceux qui prônaient la liberté ont été vite détrônés par les champions de la justice.

La liberté dans la bouche des islamistes a-t-elle la même connotation qu’en Occident ? Etre libre, en arabe, c’est disposer de son intégrité physique. Cela ne comporte pas forcément une conception philosophique ou politique. Le mouvement salafiste égyptien «Annour» rejette, sans ambages, la notion de liberté, entachée, d’après ses pontes, de dépravation.

Après le printemps, l’été. Un été chaud entre promoteurs de la justice et adeptes de la liberté. Avec un acteur redoutable, le temps ou l’histoire. C’est lorsque le communisme a failli à ses idéaux de justice qu’il fut balayé par les porte flambeaux de la liberté. En Iran, ceux qui prétendaient agir au nom de la justice sont menacés par les adeptes de la liberté. L’Histoire n’est pas arrivée à son terme. N’en déplaise à Fukuyama.