Juges et avocats : une éternelle rivalité

l’homme poursuit une avocate, tout en brandissant un stylo, et proférant des propos indécents. Il essaie même de lui porter un coup, et son stylo déchire un pan de la robe noire que porte la juriste. Les gens accourent, les greffiers s’affolent, alors que LE policier en service ne sait plus quoi faire. Il devrait intervenir en principe illico presto pour arrêter le forcené. Sauf que ce dernier est un juge…

Durant le mois sacré de Ramadan, les tribunaux fonctionnent en mode ralenti. Les audiences commencent plus tard, le matin comme l’après-midi, le nombre de dossiers traités diminue, les greffiers somnolent durant les audiences… Bref, c’est le calme plat. Enfin, presque, et pas toujours. Ainsi, il y a quelques jours, cette paisible quiétude a brusquement volé en éclats. Retour sur une matinée pas comme les autres. Nous sommes donc au palais de justice de  Casablanca, qui connaît ces derniers temps une affluence peu commune. On y croise ainsi des personnes jeunes en groupe, des personnes d’âge mûr, penchées sur leurs cannes, des mères avec poussettes : non, on ne juge pas quelque grand malfrat…mais on vient au tribunal afin d’admirer (de près et de haut), la nouvelle fontaine qui désormais trône au pied du tribunal. On s’extasie, on prend des photos, on crie, on plaisante…au grand dam des policiers en faction, qui s’évertuent à calmer cette foule excitée, en lui rappelant qu’on est dans un tribunal, mais rien n’y fait.

Paradoxe éternel de ce tribunal, situé en pleine zone touristique, attirant les regards par son architecture imposante, suscitant curiosité et envie de le visiter…Mais ayant par ailleurs le statut de principal tribunal de la ville, et fréquenté par des fonctionnaires, justiciables, ou simples citoyens venant y régler leurs affaires, et où l’ambiance n’est pas toujours très décontractée. Et justement, en ce jour de Ramadan, on entend brusquement des cris, des hurlements et vociférations qui troublent la quiétude habituelle. Et dans la grande cour, un spectacle insolite : un homme poursuit une femme. Cela arrive de temps à autre, que des justiciables exaspérés perdent leur sang-froid. On assiste alors à de grands attroupements, dans lesquels ça crie à tout-va, ça rouspète ou ça s’indigne, d’une décision de justice, d’un comportement indélicat ou autres. Mais dans ce cas précis, la situation est presque inédite, car l’homme poursuit une avocate, tout en brandissant un stylo, et proférant des propos indécents. Il essaie même de lui porter un coup, et son stylo déchire un pan de la robe noire que porte la juriste. Les gens accourent, les greffiers s’affolent, alors que LE policier en service ne sait plus quoi faire. Il devrait intervenir en principe illico presto pour arrêter le forcené. Sauf que ce dernier est un juge, un magistrat en fonction, qui plus est, ayant grade de vice-président du tribunal de première instance de Casablanca, ce qui dans l’échelle hiérarchique des magistrats est assez élevé.

Finalement, quelqu’un le ceinture, essaye de le calmer en lui disant quelques mots à l’oreille. Entre-temps, le président en personne, alerté par les clameurs et autres bruits qui montent vers son bureau, apparaît dans la cour, se dirige vers l’attroupement, accompagné de policiers venus en renfort. Les esprits se calment et la foule se disperse. On apprendra plus tard que l’objet de la discorde est des plus banals : à l’avocate qui s’étonnait que l’on puisse mettre six jours pour apposer un paraphe sur une copie de jugement, le magistrat a «pété les plombs», prenant cela comme un reproche personnel. Il s’est mis à éructer sur la profession d’avocat, ces ignorants qui ne savent pas comment fonctionne un tribunal, ces avocates qui se croient à un défilé de mode, ces pseudo-juristes qui ne cessent de lui mettre des bâtons dans les roues (sauf que c’est là même leur cœur de métier, dans la défense des intérêts de leurs clients). Quelques jours plus tard et suite à l’intervention du bâtonnier (lequel lui a pris fait et cause pour sa consœur), les deux personnes enterrent la hache de guerre, et reprennent leurs activités.

Signalons, enfin, que les anicroches entre avocats et juges sont monnaie courante, les deux parties ne faisant pas la même analyse des faits litigieux. Pour les juges, seule compte l’application stricte des textes de loi. Pour les avocats, chaque geste, chaque fait commis par un citoyen, n’est que la résultante d’un enchaînement d’événements, et il convient donc de prendre en considération l’ensemble du problème, sans se focaliser uniquement sur le fait délictueux. Mais c’est là toute la question : problèmes de formation, de culture et d’approche, sur lesquels l’Institut de formation des magistrats semble avoir fait l’impasse!