Jouer au hockey en adorant Bouddha

Sous peine de continuer à  rester sur le banc
de touche de l’histoire, il serait temps pour nos sociétés de commencer à  vivre la pluralité comme
une richesse. Le temps des colonies est fini.
Celui du complexe du colonisé
devrait l’être aussi.

En Amérique du Nord, à la fin de l’automne, juste avant le début des grands froids, un brusque redoux fait remonter la température de plusieurs degrés. C’est l’été indien. Les feuilles des arbres piquent des fards fabuleux. La palette des jaunes, des rouges et des ocres déploie ses nuances pour le plus grand bonheur des amoureux de la nature. Markham est une petite cité satellite de Toronto. L’autoroute sinue parmi les différents pôles à la manière d’un long serpent. Mais au cœur des pâtés de maisons, la nature reprend ses droits. Un lac artificiel offre son plan d’eau aux canards sauvages et ses rives aux promeneurs matinaux.

Est-ce d’évoluer dans de si beaux paysages qui rend les gens d’une aussi exquise politesse ? A chaque fois que l’on croise quelqu’un, il vous sourit et vous salue. La plupart des visages sont asiatiques. Cependant, les yeux ont beau être bridés, on n’en est pas moins foncièrement canadien. L’identité du pays d’accueil a pris le pas sur celle du pays d’origine. Ici, d’où que l’on vienne, on se voit reconnaître sa place. Il n’est demandé à personne de renoncer à ce qu’il est dès lors qu’il respecte la loi et les codes de conduite en vigueur. Du coup, alors qu’on peut peiner sur des générations à se faire reconnaître pour Français, Espagnol ou… Marocain, au Canada, on devient Canadien avec une étonnante facilité. Une fois que la citoyenneté vous a été accordée, vous l’êtes d’une manière pleine et entière. Aucun regard réducteur ne pourra, par la suite, vous dénier cette appartenance, chacun sur cette terre d’émigration disposant des mêmes droits que son voisin. Reste maintenant, pour qui le souhaite, à parfaire ou non cette intégration par l’adhésion à un certain nombre de pratiques sociales. Ainsi par exemple de celle d’un sport comme le hockey sur glace, parmi les plus populaires en Amérique du Nord. A la patinoire municipale, pour 65 dollars la session, les enfants, dès l’âge de trois ans, sont mis sur des patins. Au début, les chérubins tombent, crient et pleurent mais, de l’autre côté de la vitre, les parents tiennent bon. Demain, au lycée ou au bureau, cela permettra de ne pas rester à l’écart des autres

Il y a quelque chose de surprenant à voir ces petits Asiatiques évoluer sur la glace. Plus étonnant encore de les entendre parler avec l’accent typiquement canadien. Cela vaut d’ailleurs pour toutes les autres ethnies. Etre blanc, jaune ou noir n’intervient en rien dans la définition de l’appartenance nationale. Pour qui vient de ce qui reste encore, sur bien des plans le «Vieux Monde», qu’il s’agisse de l’Europe ou de l’espace arabo-musulman, il y a difficulté à intégrer cette définition plurielle de l’identité. Dans notre beau pays, on en est encore à vouloir dénier sa marocanité à qui ne remplit pas de manière exclusive un certain nombre de critères. Que n’a-t-on pas lu dans une certaine presse sur ceux qui ne seraient pas de «vrais Marocains» sous prétexte d’acculturation. Tout dépend en fait de ce que l’on met dans les notions de culture comme d’identité.

L’exemple nord-américain mérite qu’on s’y arrête. La primauté ici est celle de la loi qui s’applique à tous et doit être respectée par tous. A partir de là, chacun est libre de se concocter sa propre tambouille culturelle. Bien sûr, il est des pratiques qui contribuent à créer le lien social. Mais on peut être ceci et cela à la fois, jouer au hockey et adorer Bouddha. Certes, depuis le 11-Septembre, l’appartenance à la sphère culturelle musulmane s’avère être, dans certaines circonstances, source de problèmes, mais c’est le fait de la conjoncture politique actuelle. Le formidable brassage culturel du continent nord-américain n’est pas étranger à son tout aussi formidable dynamisme économique. A la différence de ce qui prévaut ailleurs, les apports culturels sont vécus et exploités comme des richesses. Comme des plus et non comme des moins. A l’heure d’une société mondialisée où l’interdépendance des nations atteint des sommets inégalés dans l’histoire de l’humanité, l’enfermement de l’identité nationale dans une perception réductrice devient un handicap majeur. Qu’on le veuille ou non, les identités aujourd’hui ne peuvent plus être que plurielles. Sous peine de continuer à rester sur le banc de touche de l’histoire, il serait temps pour nos sociétés de commencer à vivre la pluralité comme une richesse. Le temps des colonies est fini. Celui du complexe du colonisé devrait l’être aussi.